Confinement, déconfinement : les professionnels du cinéma font part de leurs inquiétudes

Cinéma indépendant : « Le COVID-19 ne doit pas devenir un alibi pour dérégulariser le secteur »

Confinement, déconfinement : les professionnels du cinéma font part de leurs inquiétudes - Zibeline

Festivals annulés, reportés… « On va du flou au flou »

Depuis le début du confinement, les annulations de festivals abondent. Le Festival Itinérances d’Alès ne s’est pas tenu, l’édition de Numéro Zéro à Forcalquier, du nouv.o.monde à Rousset et les Rencontres Cinéma de Digne-Les-Bains ont été successivement annulées. Les Rencontres du Cinéma Sud-Américain sont reportées jusqu’à nouvel ordre. Certains optent pour une compétition en ligne : ce fut le cas du Festival international du Film d’Aubagne. Des courts l’après-midi et la Fête du Court-Métrage, qui devaient avoir lieu à Marseille et à Nice, ont été annulés et remplacés par une version plus allégée en ligne. Les Rencontres d’AFLAM ont elles aussi été annulées, et projettent chaque semaine un film sur leur plateforme.

Le flou sur la dénomination des « petits festivals » laisse planer des doutes, notamment sur la tenue du FIDMarseille, encore incertaine. Pour Bruno Jourdan, Président du Forum des Festivals de Cinéma PACA, « il faudra évidemment réfléchir dès que possible à donner une fenêtre à tous ces festivals annulés. Une vraie solidarité entre acteurs festivaliers est en train de naître, et elle est d’une importance capitale. Un festival, c’est avant tout une façon de réunir des publics, de partager une rencontre avec un réalisateur, avec une équipe ».

Après de nombreuses spéculations sur sa possible annulation, le Festival de Cannes a lui opté pour un marché du film numérique, qui se tiendra fin juin et suscite un réel soulagement. Bien plus que la sempiternelle montée des marches, c’est bien cette rencontre nécessaire entre professionnels que tous redoutaient de voir annulée. Pour les distributeurs, la solution à distance permet au moins de conserver pour les films sélectionnés une forme de « label » cannois. « Cannes est une boussole, un repère pour les films d’auteur. » Pour Stéphane Auclaire, distributeur chez UFO, il est évident que « les autres films n’ont rien à craindre du confinement, si ce n’est un décalage parfois fâcheux dans les sorties. Mais sans le label cannois, le cinéma d’auteur peine à se trouver une place dans les salles de cinéma ».

Revoir le calendrier des sorties

« Les festivals sont des moments forts : c’est comme une éclosion, on partage enfin le fruit de son travail avec d’autres. Une exposition dans un festival important peut aussi être déterminante pour des films fragiles, dont la vie se déploie principalement par bouche-à-oreille ». Lucas Vernier s’est attelé depuis 2009 à la réalisation d’Ahlan wa Sahlan, qui témoigne d’un parcours personnel commencé en Syrie avant la guerre : son documentaire de création avait été sélectionné au festival Cinéma du Réel, annulé dès le lendemain de son ouverture. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, la naissance de son film avait été pensée par l’équipe d’un festival qui s’en était emparé. Un calendrier de projections s’étalant de mars à juin avait été mis en place, devenu depuis caduque. « Ce film que je porte depuis plus de dix ans allait enfin voir le jour et – ce qui était inespéré – dans de très bonnes conditions. Tout était en place, je m’apprêtais à voyager à la rencontre des spectateurs… Tout n’est pas perdu, le film existe et verra le jour tôt ou tard, mais c’est évidemment difficile de voir tout ça s’effondrer ».

Du côté des metteurs et metteuses en scène, comme de celui des distributeurs, on craint un phénomène de décalage et d’embouteillage. Les films « maudits » sont ceux qui, sortis les 11 et 18 mars, n’ont pu soit profiter que de 4 jours de recettes, soit d’absolument aucune entrée, quand les frais ont été avancés aux 9/10e. D’autres n’ont pu rencontrer que la moitié du public qu’ils attendaient :  La Cravate a rencontré un public enthousiaste, mais pouvait espérer un nombre d’entrées plus important.

Les films repoussés s’exposent également à de nombreuses déconvenues. C’est le cas de Abou Leila, prévu pour le 15 avril et reporté jusqu’à nouvel ordre -la dernière date évoquée, le 27 mai, ne semblant aujourd’hui plus réaliste. Selon son distributeur, Stéphane Auclaire, « Une sortie en VOD est difficilement envisageable. C’est un film trop immersif, dans son rythme, dans sa mise en scène, pour pouvoir être apprécié sur un écran d’ordinateur. D’autres longs-métrages, qui misent moins sur le visuel et davantage sur le scénario, par exemple, sont plus indiqués ».  On pense notamment à The Room, prévu pour le 25 mars, qui sortira finalement le 7 mai en VOD.

Car la date de reprise demeure encore inconnue, et l’on craint qu’elle ne soit communiquée que trop tard. Les programmateurs, distributeurs et attachés de presse redoutent en outre que les modalités de déconfinement et leurs délais ne prennent pas en compte leur temps de travail en amont, pourtant crucial et difficilement compressible : en mettant les bouchées doubles, 3 à 4 mois de travail sont à planifier côté distribution, et 6 à 8 semaines demeurent nécessaires à un attaché de presse pour préparer une sortie de film. Et cela sans compter le surplus de films à réintégrer dans le calendrier. Pour Timothée Donay, cofondateur et président de la société de Distribution Les Alchimistes, « si les cinémas ne reprennent leur activité, comme cela semble prévu, qu’à la mi-juillet, il faudra trouver des dates pour replacer les 120 à 150 films qui auraient dû sortir en salle pendant le confinement ».

Pour Vincent Thabourey, délégué général du réseau Cinémas du Sud, « il ne faudrait pas qu’à terme le confinement bouleverse la chronologie des médias, voire devienne un prétexte pour certains producteurs… En gros, que le COVID-19 devienne un alibi pour dérégulariser le secteur ».

Protéger la profession

Pour Anne-Lise Kontz, attachée de presse, « il serait catastrophique que les studios sortent tous leurs films en l’espace de six mois au lieu de neuf : ça ne laisserait absolument pas de place aux plus indépendants, aux plus fragiles. Les films les plus petits auront encore plus de mal à trouver leur place, et les distributeurs les plus indépendants vont sûrement en souffrir ». Les aides de l’État, si elles se restreignent à la seule phase de confinement, sans prendre en compte les répercussions de celui-ci sur son économie, demeureront insuffisantes. « Je pense que le CNC a un rôle de régulateur à jouer, afin que le marché des sorties ne soit pas totalement saturé. »

La Région PACA a d’ores et déjà mis en place un système de financement d’urgence, dont on se réjouit, de même que de l’accessibilité de la plupart des métiers au chômage partiel. On redoute cependant que les répercussions de la crise ne soient pas prises en compte à leur juste valeur, et que ses à-côtés, ses aspects techniques n’aient pas été correctement estimés.

Bruno Jourdan rappelle notamment l’importance des « avances de trésorerie, de frais de fonctionnement, les masses salariales déjà payées, ce qui était prévu par les subventions en amont des festivals annulés depuis… On craint que l’impact économique soit très important, et ne soit pas entièrement compensé par les aides, qui sont certes importantes mais nous paraissent pour l’instant encore opaques. ».

L’économie du cinéma n’a en effet pas attendu le confinement pour se voir malmenée. « Bien avant le confinement, du côté de Nice, notamment, les salles avaient connu une baisse de fréquentation sans précédent », rappelle Vincent Thabourey. « Cette énorme décroissance des entrées devra bien être compensée, d’une manière ou d’une autre. » Pour Jean Mizrahi, directeur des cinémas Variétés et César, « beaucoup de cinémas auront du mal à s’en sortir sans un programme d’aide ».

On évoque également la difficulté pour les cinémas de se relever d’un trimestre sans activité, qui est pourtant, en temps normal, le trimestre le plus important de l’année. La période est propice à une concertation renforcée, dont le Collectif Cinéma PACA, autour duquel Bruno Jourdan, entre autres, « a tenté de rassembler tous les acteurs de la filière audiovisuelle pendant six mois. Il a, plus que jamais, un rôle capital à jouer ».

Au-delà des festivals et du marché du film, la marge de manoeuvre des exploitants de salles est notamment à préserver. Vincent Thabourey rappelle, entre autres, que « la fermeture des salles a été une grande source d’angoisse. Cette angoisse s’est depuis déplacée sur les modalités, encore floues, de réouverture. Sur comment les salles les plus modestes rassembleront assez de trésorerie pour réamorcer la pompe ».

Une autre profession souvent déconsidérée se fait également entendre depuis les retombées du COVID-19 : celle des attachés de presse, qui ont dans la foulée fondé le CLAP –le Cercle Libre des Attachés de Presse- et réuni une bonne cinquantaine de membres.

Au-delà d’un rappel salutaire de leurs modalités de rétribution et autres avances de frais peu avantageuses à leurs égards, les attachés de presse entendent rappeler la nécessité d’un métier souvent déconsidéré par ses pairs, et classé parmi les « métiers du commerce et de la publicité » quand la réalité du terrain se révèle toute autre.

 

E-cinéma, plateformes numériques : quelles solutions ?

« Le e-cinéma géolocalisé est une solution pour rendre la culture, le cinéma accessible en ces temps compliqués, sans pour autant le mettre en danger sur le long terme ». Anne-Lise Kontz a notamment accompagné en presse la sortie dans les salles de cinéma virtuelles du film Les Grands Voisins, organisée par la société la 25ème Heure, permettant notamment d’échanger avec son réalisateur Bastien Simon.

« Ce qui me semble plus dangereux, c’est cette gratuité que l’on voit partout. Les concerts, films accessibles : comme s’il était normal, logique que ces activités soient gratuites. Alors que ce sont des milieux qui, même en temps normal, sont en difficulté et ont besoin de soutien, y compris financier. » Le secteur demeure, comme nous le rappelle Robert Schlockoff, attaché de presse aguerri, peu prospère. « La norme, pour le cinéma indépendant, c’est l’échec. C’est le succès qui est un accident. »

Timothée Donay rappelle également, en temps que distributeur, que « la VOD n’est pas notre métier. Vraiment pas. La sortie en salles demeure une spécificité que nous avons envie de défendre. Travailler sur une offre numérique est possible, mais cela ne pourra pas se faire sans collaborer avec les cinémas ». Le cas d’Antigone, film québécois dont la sortie était prévue pour le 15 avril, est notamment envisagé pour un format similaire à celui des Grands Voisins, qui laisse une vraie place à l’échange. « Les salles de cinéma fidélisent leurs publics, les accompagnent, font en sorte que le regard du spectateur continue à se former. Elles font un travail d’éducation à l’image qui est indispensable et irremplaçable par le numérique. »

Pour William Benedetto, directeur du cinéma l’Alhambra, « l’éducation à l’image est un vrai problème dont on parle peu. Tous nos projets en cours avec les lycées, collèges, publics sensibles sont en suspens. Nous proposons des séances scolaires tous les jours : voilà quelque chose que l’enseignement à distance ne pourra pas remplacer. Nous avons une responsabilité dans cette solidarité-là, dans cette nécessité de ne pas accentuer les inégalités ».

Stéphane Auclaire craint cependant que « l’économie de la VAD ne sache jamais remplacer celle du cinéma. Le piratage est tellement institué, et particulièrement en France, que les gens prêts à payer un film pour le regarder à la maison sont hélas minoritaires. Et cela ne touche pas que le cinéma grand public : Les garçons sauvages de Bertrand Mandico a fait partie du top 5 des films les plus piratés le mois de sa sortie… »

Pour Coline Crance, programmatrice chez Rezo Films, l’inquiétude semble moindre : « La VAD et la VOD peuvent être des solutions intéressantes. Il faut en tout cas que les plateformes qui ne font pas de la VOD « classique » telles que Shellac, ou la Toile, soit les plus mises en avant, et que Netflix et Amazon ne sortent pas grand gagnants de cette affaire. »

Raviver notre désir de cinéma

Un récent sondage de Vertigo Recherche a quelque peu rassuré la profession : après la visite à des proches, aller au cinéma serait l’activité post-confinement la plus attendue par les français.

William Benedetto rappelle quant à lui que « 80% du public d’une salle de cinéma est un public fidèle. La convivialité, les rencontres, font partie de l’expérience du cinéma. Cette nostalgie du lieu a de quoi rassurer, mais on n’est pas pour autant certains que le désir va ressurgir de façon spontanée ». Coline Crance rappelle quant à elle que « Les sorties de « gros » films drainent généralement le marché et l’envie. Tout le monde va voir un James Bond ou un Nolan : ces locomotives créent l’émulation nécessaire. Si les gros films sont décalés à octobre, on peut craindre une période creuse. »

Pour Jean Mizrahi, la distinction ne semble pas si évidente à tracer : « ce sera certainement très compliqué pour l’art et essai, mais nous aurons au moins une vraie offre. C’est sans doute pour les cinémas généralistes que le manque à gagner se fera sentir. »

On craint également que la perspective du retour en salle réveille quelques instincts claustrophobes. Pour Robert Schlockoff, « la crise économique va être sans précédent, mais les séquelles psychologiques peuvent aussi être terribles. Le cinéma peut jouer un rôle dans ce retour à la normale, mais il faudra en redonner le goût, après des mois de VOD et de plateforme ».

La question d’une possible réduction des jauges au moment du déconfinement est également évoquée. Pour Jean Mizrahi, elle demeure envisageable : « Dans le milieu de l’art et essai, en moyenne, 85% de nos places sont inoccupées. Une distance entre les spectateurs, une limite de jauge, serait envisageable. Mais cela nécessite une organisation. Et des masques –il serait quand même temps qu’on en fournisse, des masques. »

SUZANNE CANESSA
Avril 2020