Les Rimbaud du cinéma à La Ciotat, une annulation au goût amer

Chronique d’un non-évènementVu par Zibeline

Les Rimbaud du cinéma à La Ciotat, une annulation au goût amer - Zibeline

La presse s’en est emparée, beaucoup de mots ont été dits, de complots imaginés, de raisons secrètes… La troisième édition du festival Les Rimbaud du Cinéma n’aura finalement pas lieu en octobre prochain à l’Eden-Théâtre de La Ciotat. Explications.

Une annulation de plus direz-vous, rien de très nouveau sous le soleil ! Nous avons parfois l’impression de vivre un non-évènement permanent au gré des fantaisies virales et autres variants. La question se pose cependant lorsqu’il ne s’agit plus d’une injonction présidentielle, mais que les protagonistes en présence, tous de bonne foi, tous amoureux de la culture, ne trouvent pas de terrain d’entente et même s’enlisent dans des polémiques qui ne laissent personne indemne.

Des faits qui se contredisent

Le réalisateur Manuel Sanchez a fondé il y a deux ans à Charleville-Mézières un nouveau festival, Les Rimbaud du Cinéma, « fête impertinente du cinéma invisible » qui, par ses choix courageux et pertinents, rend hommage au poète aux semelles de vent. « Pour nous, explique Manuel Sanchez, installer ce festival, qui rencontre des difficultés depuis le changement de mairie à Charleville-Mézières, à La Ciotat répond à un double symbole : celui de Rimbaud qui finira sa vie à Marseille et aux origines du septième art, le fameux « berceau du cinéma ». J’avais déjà présenté des films à La Ciotat, deux, et demandé après la projection du second à Jean-Louis Tixier qui avait été adjoint à la culture si La Ciotat pouvait nous recevoir. » La mise en relation fut faite avec Michel Cornille, président de l’association Les lumières de l’Eden, et Marie-Laure Smilovici, directrice du cinéma. La salle a une programmation très œcuménique, reçoit toutes les associations, Attac, Amnesty, Colibri… et jongle entre art et essai et grand public, avec de nombreuses séances « d’éducation au cinéma » qui convient cinéastes, acteurs, réalisateurs à présenter leurs œuvres à un public nombreux, et ce sans aucune pression politique de la ville. Or, le festival n’aura pas lieu, suite à une mésentente autour du nom du président du jury : celui du cinéaste, musicien de jazz et fondateur du Festival Jazz à Porquerolles, Frank Cassenti dont tous les films ont été projetés dans la salle de l’Eden-Théâtre !

La culture, une histoire d’image ?

Les interrogations se bousculent alors. Faut-il alléguer des raisons politiques, d’image, de tempéraments ? Plus largement, à partir de cette histoire qui peut prendre un caractère exemplaire, on peut se demander comment la culture est appréhendée, par ses acteurs, le public, le politique.

Michel Cornille et Jean-Louis Tixier s’accordent sur le fait qu’on leur a « vendu » Costa Gavras en président de jury. Sur le nom à résonnance internationale, ils passent sur le fait que le festival est désargenté, il est alors décidé de l’accueillir gratuitement sur un week-end. « Frank Cassenti, je le connais bien, affirme Michel Cornille, je l’aime bien, il est venu déjà cinq ou six fois à l’Eden, enfin c’est le “ régional de l’étape . Pour lancer un nouveau festival à La Ciotat, on ne prend pas quelqu’un de La Ciotat. J’ai dit à Manuel Sanchez que s’il le voulait absolument il pouvait l’inclure dans le jury, mais pas comme président. Il faut une belle tête d’affiche pour construire un public sur un festival nouveau. J’ai eu le sentiment d’avoir été arnaqué. » « Frank Cassenti n’est pas le président de jury imaginé par l’équipe de l’association Les Lumières de l’Eden, sourit Jean-Louis Tixier, à l’Eden tout le monde le connaît, aussi il n’apporterait pas un plus en termes d’image ou de contacts, même si c’est un homme adorable. »

Faut-il alors penser la culture comme une simple histoire d’image ? Les spectateurs n’étant plus sensibles qu’à une présentation de « vedettes », et la culture, prise aux rets de la société de consommation, ne pouvant plus être légitimée sinon par la présence de stars ? Se pose la question inquiétante de notre définition du fait culturel, des modes de sa transmission et de sa communication. Sont-ce les noms qui nous font aller au cinéma ou le propos, l’esthétique, la démarche de ce qui est représenté ?

Une histoire politique ?

Manuel Sanchez nie catégoriquement avoir proposé Costa Gavras en président de jury (il le pressent comme récipiendaire du Rimbaud d’honneur aux côtés de Charlotte Rampling… des stars, il y en avait donc de prévues !). Mais, cherchant à ancrer son festival à La Ciotat, il avait souhaité mettre en avant une personnalité de la ville, et le cinéaste de L’affiche rouge, proche de sa sensibilité politique, et de ses analyses, lui avait paru d’emblée le plus indiqué. Le refus infligé lui apparaît alors hallucinant et incompatible avec la liberté du cinéma et de l’art en général. « La demande en injonction non négociable d’exclure Frank Cassenti de la présidence du jury est d’une incroyable vulgarité, souligne-t-il. Dès les premières conversations téléphoniques, Michel Cornille avait spécifié que le nom le gênait, puis lors de la réunion du 13 mars dernier, alors que nous venions signer une première convention, le refus est devenu catégorique. La raison invoquée était que Frank avait tiré à boulets rouges sur l’Eden. J’ai répondu que cela n’avait rien à voir avec Les Rimbaud du cinéma, que nous défendions le cinéma et que nous n’étions pas censés connaître les histoires locales, qu’elles ne pouvaient interférer avec notre démarche qui est celle de défendre un cinéma universel, poétique, engagé, un cinéma d’auteur, avec un grand H devant auteur. »

Frank Cassenti se défend absolument d’avoir dénigré l’Eden, et l’a toujours soutenu. Ce sont d’autres éléments de la politique culturelle de la ville qu’il juge peu pertinents. « Il y a dans tout cela un ressentiment à mon encontre car j’ai été porte-parole de la liste d’opposition à celle de la mairie actuelle. Cette décision est à l’évidence un acte de censure, et j’en suis atterré, explique-t-il. Les enjeux du cinéma sont très politiques, et renvoyer un cinéaste l’est absolument. La manière d’aborder la culture est politique. L’association qui gère l’Eden-Théâtre a une délégation de service public, concédée par la mairie… »

Impossible d’éluder le fait que la liste d’opposition a réclamé le passage à une régie municipale pour l’Eden-Théâtre, ce qui implique le départ de l’association Les Lumières de l’Éden, qui le gère depuis 2013.

Sans doute y a-t-il une certaine méconnaissance du fin tissu politique de la ville, et des limites ténues qui entourent la vie culturelle et la vie politique. Là où seul l’artistique devrait avoir son mot à dire s’immisce sans doute autre chose. L’Eden-Théâtre, par sa position, ne peut être une bulle à part, ce qui rend tout très délicat. Le lieu a été sauvé et soutenu par les différentes municipalités -sa situation géographique, face à la mer, aurait pu le livrer à tous les promoteurs- qui toutes ont eu conscience de sa valeur patrimoniale. Alors, « clash un peu naïf dans une ville encore immature ? » comme on a pu l’entendre formuler ? « Si la campagne électorale n’a pas d’importance pour moi, affirme Michel Cornille, je trouve que mettre en avant quelqu’un qui voulait que l’Eden soit tenu par une régie et non plus par l’association est un peu cavalier ». « Il y a eu des mots malheureux, comme celui attribuant à la réaction de Michel Cornille le terme de fasciste » rappelle Jean-Louis Tixier.

Anecdote ou évènement ? Sans doute un moment malheureux lié à une méconnaissance des dossiers à la base, et de la complexité de la vie politique locale, mais qui permet de remettre en perspective les relations entre la culture, la politique et les êtres qui s’y impliquent.

MARYVONNE COLOMBANI
Avril 2021

Photographie : L’Eden-Théâtre © Jean-Jacques Lasmolles

Eden Théâtre
Boulevard Georges Clemenceau
13600 La Ciotat
04 88 42 17 60
http://edencinemalaciotat.com/