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Vu par Zibeline

Les sciences humaines sous pression économique et politique

Chercheurs sous surveillance

Les sciences humaines sous pression économique et politique - Zibeline

Pressions politiques ou économiques, censures et autocensures inhibent les sciences humaines. Les chercheurs font un état des lieux.

Sciences Po Aix et la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme accueillaient les 17 et 18 mai un colloque intitulé Terrains et chercheurs sous surveillance. Pour Philippe Aldrin, qui l’a introduit, « le nombre des propositions reçues signale l’importance de la question soulevée ». Fatiha-Amal Abbassi menait une enquête ethnographique en Égypte : elle a vu ses témoins arrêtés, assassinés ou exilés, elle-même étant suspectée. Mais travailler en France ne met pas à l’abri des difficultés. Lise Foisneau a été expulsée de l’aire d’accueil des gens du voyage où elle exerçait, par décision administrative. Aude Signoles et Fatiha Kaouès, qui étudient le champ de l’humanitaire islamique pour le compte du ministère de l’Intérieur, admettent le risque d’un usage discriminant de leurs données. D’autres ont des financements privés, avec tous les problèmes éthiques qui vont de pair ; certains parlent d’ailleurs de « sociologie embarquée », comme il y a une presse embarquée. Pierre Fournier évoque les difficultés rencontrées pour approcher l’industrie nucléaire, dont l’opacité peut -sans blague !- être « qualifiée d’anti-démocratique ». Laurent Muccchielli, les cohortes d’avocats qui défendent la délinquance en col blanc, ou le statut protecteur des élus, prévenant l’étude de leurs malversations.

Tous sous contrôle

Ce colloque était l’occasion, pour les scientifiques dispersés dans leurs laboratoires ou sur le terrain, de réaliser l’ampleur des pressions auxquelles leur profession est soumise. D’après Frédéric Neyrat « Ne sont pas seulement menacés ceux qui travaillent sur des sujets sensibles, mais sur des problématiques « triviales » : les institutions ont une volonté de contrôler leur image, y compris le ministère de l’Éducation nationale ! » Historiens, géographes, professeurs de Sciences politiques, anthropologues… même les juristes peuvent être exposés à des procédures-bâillons s’ils touchent de trop près au droit des affaires. Parfois, ce sont les tutelles universitaires qui défendent insuffisamment la liberté académique de leurs chercheurs, voire leur mettent elles-mêmes des bâtons dans les roues. Un objectif de rentabilité est rarement propice aux coudées franches !

Le nerf de la guerre

Depuis l’instauration de l’état d’urgence et les lois de sécurité intérieure, l’argent va aux projets étudiant la radicalisation. En 2016, le CNRS a lancé un appel à proposition sur les attentats, « massivement suivi ». Pour Montassir Sakhi, l’Université est « la main gauche de l’État », qui lui fournit les outils intellectuels de sa politique sécuritaire. À cela le sociologue Vincent Geisser répond : « Nous sommes dans un champ marginalisé, déconsidéré. La radicalisation a donné à certains la possibilité de revaloriser leur métier, par une médiatisation exacerbée. La plupart ne collaborent pas à l’appareil d’État pour des raisons idéologiques, mais pour exister ». Lui invite à « l’abstinence scientifique ». Et avoue avoir, depuis 10 ans, des difficultés à faire travailler ses étudiants « sur des sujets normaux » : ils n’ont pas la vocation d’enseignant-chercheur. « Avant 2011 personne ne voulait aller en Tunisie, c’était trop tranquille, mais avec les printemps arabes, elle est devenue attractive ».

S’autonomiser

Certains se mettent à rêver tout haut de pouvoir protéger légalement leurs sources, comme c’est le cas des journalistes (jusqu’à quand ?), de l’équivalent d’une Loi Sapin II qui les protégerait eux-mêmes comme elle le fait -mollement- pour les lanceurs d’alerte, de prendre le temps du recul, de publier ou ne pas publier en leur âme et conscience… Autant de pistes qui pour Sylvain Laurens, Maître de conférences à l’EHESS, maintiendraient l’autonomie du savoir face au pouvoir politique et économique.

« Des colloques de ce type, il faudrait en faire plus souvent ! » se congratulaient les présents, à Aix-en-Provence. Certes, ne serait-ce qu’en raison de leur capacité à assumer leurs propres fragilités et contradictions. Avoir la possibilité de se remettre en question est une grande force. Ceux qui instrumentalisent la recherche feraient bien de s’en inspirer.

GAËLLE CLOAREC
Juin 2018

Le colloque Terrains et chercheurs sous surveillance s’est tenu les 17 et 18 mai à Sciences Po et à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, à Aix-en-Provence.

Illustration : -c- Philippe Perotti


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