Entretien avec Numa Hambursin, le nouveau directeur du Mo.Co, à Montpellier

Changement de décor au Mo.Co

Entretien avec Numa Hambursin, le nouveau directeur du Mo.Co, à Montpellier  - Zibeline

Numa Hambursin est le nouveau directeur du Mo.Co, l’imposante structure montpelliéraine d’art contemporain. Entretien

C’est acté, le montpelliérain Numa Hambursin succède à Nicolas Bourriaud à la tête du Mo.Co, qu’il avait inauguré en 2019 sous les auspices de l’ancien maire de Montpellier, Philippe Saurel. Avec l’arrivée de Michaël Delafosse dans le siège de premier édile, les cartes sont rebattues, et la polémique s’enflamme. Pas de reconduction de poste pour la star de l’art contemporain ; quant au nouvel arrivé, il est taxé d’amateurisme, de favori de l’actuelle équipe municipale, voire d’avoir obtenu sa nomination en bénéficiant d’une ambiguïté dans le comptage des voix du jury. Avec en fond la colère des étudiants des Beaux-Arts, furieux du départ de celui qui leur avait donné un appel d’air en associant l’école au sein du Mo.Co. Pour Hambursin, dont la démission, en 2017, de la direction artistique de l’emblématique Carré Sainte-Anne l’avait au contraire classé dans les victimes collatérales de la politique culturelle de Saurel, le coup est rude et inattendu. 

Zibeline : Plus d’une semaine après votre nomination à la tête du Mo.Co, on est encore en pleine tourmente.

Numa Hambursin : J’ai vécu une sorte de tempête. Des parts de ma vie privée ont été dévoilées, mon adoption en particulier*. Ce que j’ai trouvé vraiment violent. Ça n’a strictement aucun rapport avec ma nomination. On est dans le plus intime de ma vie privée. Je suis très choqué. Mais il ne faut pas éluder ce sujet de la polémique autour de l’élection. J’ai défendu un projet, et on est arrivé à un résultat. L’élection est validée. La seule chose que je vois, c’est que ça complique ma tâche. Après, sur le comptage des voix, ça sort de mon domaine de compétence.

Avez-vous pensé à démissionner ?

C’est vrai que j’ai eu des moments difficiles. Non pas tant sur le côté juridique, s’il y avait un recours au tribunal administratif, je le suivrai. Ce n’est pas non plus la colère des étudiants, parce que je la comprends, ils étaient attachés à leur directeur, Nicolas Bourriaud, et je peux tout à fait comprendre. Je peux comprendre aussi que dans la situation telle qu’elle est, le changement, ce n’est pas forcément ce qui est le plus attendu. Pas de problème non plus avec l’équipe du Mo.Co, et je n’arrête pas de dire que je ne suis pas là pour couper des têtes. Ce n’a jamais été dans ma manière de faire. Par contre, oui, j’ai été très blessé par un certain nombre de commentaires, de personnes qui ne connaissent pas mon parcours, ma manière de voir et de parler de l’art contemporain, qui n’ont pas lu mes textes ou font semblant de ne pas les avoir lus. J’ai coupé les réseaux sociaux. Je n’ai pas envie de me confronter à cette violence-là. Et j’ai été très frappé d’être réduit à un archétype, celui du « curateur de province », sans réseau. Mais on dit aussi que j’ai un réseau tentaculaire ! Alors c’est vrai que je revendique d’avoir fait venir l’international dans le local ; je revendique d’être un Méridional. Et j’ai écrit un bouquin, Journal d’un curateur de campagne (rires), qui prônait une sorte d’humilité vis-à-vis de l’art contemporain. C’était une vision émerveillée. Est-ce être naïf pour autant ?

Mais le pompon, c’est quand on voit des parties de sa vie privée qui sont étalées, et notamment mon adoption. Qu’est-ce que ça à voir avec ma carrière ? Je ne sais pas où ils ont trouvé cette information, que je n’ai jamais dite publiquement. Pourquoi est-ce que ça mérite qu’on cite ça ? Surtout dans un journal de référence comme Le Monde !

Revenons aux artistes. Quel rapports entretenez-vous avec eux ?

J’ai un parcours un peu atypique. J’ai ouvert une galerie quand j’avais 23 ans, pendant 7 ans. Mon fameux père adoptif est mort à ce moment-là, et j’ai dû gagner ma vie. Cette particularité est rarissime chez les directeurs d’institution. Or, c’est l’occasion de développer un rapport avec les artistes qui est quasiment familial. On suit l’évolution du travail. Ce n’est pas une suite de rencontres et de présentation comme sur un tableau de chasse, c’est réfléchir à ce qu’est la vie, la carrière, les hauts et les bas chez un artiste. J’ai gardé ce goût pour le récit des vies des artistes. C’est pour ça que je suis très attaché aux expositions monographiques. Elles diffusent un récit qui est une porte d’entrée dans l’art contemporain, lisible, lorsqu’on a la volonté de faire venir tous les publics.

Qui seront ceux dont on pourra découvrir le récit artistique ?

C’est difficile de donner des noms comme ça, car le Mo.Co n’a pas vocation à refléter les goûts d’une personne, mais doit montrer la pleine diversité de l’art contemporain. Un tel équipement, fabuleux, doit permettre de montrer les différentes franges de la création contemporaine, et ne pas se limiter à l’approche d’une personne, en l’occurrence moi. C’est quelque chose que je voudrais travailler avec les équipes. Aujourd’hui, l’Hôtel des Collections n’est consacré qu’à de grandes collections privées, je pense que ça pose questions, notamment quand on est dans une ville de gauche. Donc, par exemple, j’ai proposé que chaque année il y ait une exposition estivale monographique. On va aller vers de très grands artistes internationaux, non pas pour épater la galerie, mais parce que ce sera le moyen d’attirer au Mo.Co un large public et d’enclencher une dynamique positive. 

Dans quels courants s’inscriront-ils ?

Il y a deux façons d’aborder l’art contemporain. Il y a, ce qui a été parfaitement bien traité par les équipes du Mo.Co, les questions sociétales : la place des femmes, l’écologie, les grandes questions politiques. Il faut absolument conserver cette approche, notamment en consacrant une exposition sur le féminisme. Mais il y a aussi une réflexion plus distante de l’actualité : le rapport aux grandes questions. La vie, la mort, l’amour, le temps, le rapport au sacré… Et beaucoup d’artistes, avec une exigence formelle très forte, portent ce désir de s’inscrire dans le temps très long. Parce que leur œuvre est un chef-d’œuvre -j’aime bien cette notion de chef-d’œuvre-, ils représenteront pour les générations futures ce qui était notre sensibilité. Et je crois que les œuvres les plus exceptionnelles sont celles qui parviennent à associer ces deux pans.

Dans l’optique que vous développez, il semble que l’ère des présentations de collections est révolue. Cela préfigure-t-il un changement de nom pour le principal espace d’exposition du Mo.Co ?

Ce nom a été choisi pour définir un musée sans collection ; c’est-à-dire un centre d’art, par définition, tout simplement. Il y a un moment où ça tourne à la confusion sémantique. J’aime les paradoxes, c’est stimulant, mais j’aimerais qu’il y ait une lisibilité dans la programmation, dans l’appellation des lieux, juste pour que le public s’y retrouve. On ne peut pas avoir un tel investissement dans une structure sans essayer d’avoir un lien privilégié avec les publics. Le simple fait de dire « je veux faire venir du public » pourrait être suspecté de populisme. Or, je travaille dans le service public. Et c’est le but, d’aller chercher les gens qui n’ont pas forcement accès à l’art contemporain. Pour cela il faut éviter probablement les gadgets sémantiques.

Conserverez-vous l’organisation tripartite du Mo.Co, qui réunit trois entités culturelles : l’Hôtel des Collections, la Panacée et l’École des Beaux-Arts ?

Absolument. C’est le point fort du Mo.Co, la très bonne idée de Nicolas Bourriaud, dont je salue d’ailleurs le bilan. Il a su créer une institution horizontale avec la volonté d’irriguer toute la ville. Mais l’Hôtel des Collections, la seule des trois structures qui soit nouvelle, a concentré, à tort ou à raison, une forme de déception. C’est donc ça qui est le plus important à réformer, dans le cadre des expositions que nous y présenterons. Il est important de remettre la figure de l’artiste au centre du dispositif, et non de tout axer sur la figure du curateur. Car je pense que ça introduit un filtre de plus entre l’œuvre et le spectateur. Peut-être pourrait-on montrer des expositions centrées sur quelques artistes, plutôt qu’une kyrielle choisie dans une collection privée, démontrant la thèse d’un curateur. Cela joue sur une philosophie dans la présentation, la transmission.

Par contre la Panacée est un lieu idéal en tant que laboratoire de l’art contemporain. C’est un dispositif à conserver en grande partie, et même à développer, en ce qui concerne l’inclusion des étudiants des Beaux-Arts. 

Les étudiants seront les grands gagnants de mon arrivée

Où en êtes-vous justement avec les étudiants qui manifestent leur désaccord quant à votre élection ?

Ce que je voudrais, d’abord, c’est réussir à apaiser les choses. Sans doute me suis-je fort mal exprimé, pourtant j’ai insisté sur le fait que l’École des Beaux-Arts, dans l’entité Mo.Co, est la structure qui a le plus bénéficié du système tripartite. J’en ai parfaitement conscience. Cela lui a donné un élan. Ils sont intégrés à l’activité artistique montpelliéraine, en rencontrant les artistes invités, en participant à l’accrochage… Je serai le garant de ce lien. C’est ce qui fait la spécificité du Mo.Co. Nicolas Bourriaud, que j’ai rencontré il y a deux jours, a mis en place un certain nombre de partenariats, qu’il ne sera pas question de remettre en cause. J’ai aussi mes propres réseaux, que je compte mettre au service de l’école. Je ne viens pas pour faire table rase, au contraire, je viens ajouter quelque chose à ce qui existe déjà. Je ferai les efforts qu’il faut, par exemple dans la répartition financière du Mo.Co, pour que l’école poursuive son ascension. C’est un engagement de ma part. J’ai déjà eu énormément de personnes de renom qui sont prêtes à intervenir dans les masterclass que je vais développer. Le programme sera de niveau exceptionnel. Et les intervenants auront aussi des interactions avec le public montpelliérain. Il faut intégrer le système Mo.Co au sein de la ville, en profondeur. Dès l’an prochain le programme des masterclass sera l’un des plus beaux de France. J’y mettrai les moyens. Même chose pour les échanges internationaux. Il faut juste que je réussisse à convaincre les étudiants que je suis là pour ça, et qu’ils seront les grands gagnants de mon arrivée. Je vais mettre toute mon énergie là-dedans. Vraiment. Les gens vont se bousculer pour venir étudier dans cette école. 

Restera-t-on sur une gratuité pour la Panacée et une entrée payante à l’Hôtel des Collections ?

Oui. Je vais aussi développer des passerelles entre le Mo.Co et les autres structures culturelles de la ville : étendre les expositions à des lieux gratuits. L’offre sera remarquable. Avec le Frac par exemple. C’est important pour moi que le Mo.Co ne soit pas vu exclusivement comme une institution de centre-ville. Il faut que le Mo.Co aille vers la périphérie, et les communes de la Métropole, qui payent une grande partie de la structure. Faire des petites expositions, en cavalier léger, dans différents lieux, ailleurs. L’idée d’un mouvement, et pas d’une structure centralisée. C’est en fait le développement de ce qui a été l’idée originelle du Mo.Co.

Sans reprendre la volonté d’inscrire Montpellier comme la Los Angeles française de l’art contemporain ? 

Non, ça en effet je ne le reprends pas à mon compte. Je crois très fort à la notion d’humilité, qui est un biais important pour aborder la question de l’art contemporain. 

Les relations avec les élus sont certainement cordiales ? C’est d’ailleurs une des choses qui vous sont reprochées…

Oui, et c’est dommage, car c’est un atout formidable pour le Mo.Co. Mon but est très simple. On a attendu des décennies qu’il y ait une grande institution d’art contemporain à Montpellier. On a été la dernière grandes ville de France à ne pas en avoir. On a maintenant le Mo.Co, avec ses immenses qualités. À ma petite échelle, il y a une chose que je suis capable de faire, c’est d’inscrire cette institution dans la chair de la ville, c’est-à-dire dans son territoire et dans le temps. Et lorsque je partirai, dans trois ou six ans, le Mo.Co sera une institution incontestable de la ville. Et c’est pour ça que le fait d’avoir des relations qui ne soient pas trop mauvaises avec les services de la Ville, les élus, et au-delà -j’ai en effet reçu des centaines et des centaines de messages de félicitations d’amateurs d’art contemporain à Montpellier-, c’est, me semble-t-il un atout… 

PROPOS RECUEILLIS PAR ANNA ZISMAN
Avril 2021

* Le Monde, 1er avril

moco.art

Photo : Numa Hambursin © Olivier Calvel