Quand notre existence semble se liquéfier : dialogue entre art et science

Changement de culture par la cultureVu par Zibeline

Quand notre existence semble se liquéfier : dialogue entre art et science - Zibeline

Pour affronter les colossaux défis environnementaux de notre temps, chaos climatique, pollution et chute de la biodiversité, l’humanité va devoir opérer un radical changement culturel, au sens anthropologique1. Dans cette perspective, le monde de la culture a évidemment un rôle important à jouer, et s’empare petit à petit de la question écologique. Entretien croisé avec Élise Vigneron, marionnettiste, et Maurine Montagnat, glaciologue. Les deux femmes ont conçu ensemble Glace, œuvre à mi-chemin entre arts et sciences.

Zibeline : Qu’est-ce qui vous a amenées à travailler ensemble ?

Maurine Montagnat : La curiosité, au départ, sur son objet d’études, le même que le mien, car elle utilise des marionnettes de glace. La rencontre s’est faite il y a dix ans déjà, mais plus récemment, nous nous sommes retrouvées sur des questions plus profondes : quel sens a notre métier dans un environnement bousculé par le réchauffement climatique et la perte de biodiversité ?

Quel est votre champ de recherche ?

M.M. : Je travaille sur la déformation et la mécanique de la glace (elle est Directrice de recherche CNRS / Université de Grenoble, ndlr). À partir de carottes, échantillons dont les données alimentent, notamment, les études climatiques. Depuis 20 ans que je suis dans ce bain-là, les signaux sont clairs. Je pense que nous, scientifiques du climat, avons fait tout ce que nous pouvions. On peut continuer à chercher, mais maintenant, avant tout, il faut que les gens nous écoutent, et entrent dans l’action. La balle est plutôt dans le camp des sciences sociales, politiques, économiques, pour infuser cette information. Ceci dit, nous sommes dans le même rouleau compresseur que tout le monde, et nous devons, nous aussi, mettre en phase notre activité avec nos convictions, diminuer nos émanations de gaz à effet de serre. A-t-on vraiment besoin de prendre l’avion tous les 6 mois pour aller dans une conférence à l’autre bout du monde ? De faire tourner nos serveurs sur le moindre sujet que nous avons envie d’étudier, sans réflexion en amont ?

Élise Vigneron : L’art est aussi pris dans l’univers capitaliste. Je reviens de Nancy où nous sommes allés pour trois jours seulement, avec congélateurs, matériel, camions… Les tournées, notamment internationales, sont très énergivores. Je vais justement transmettre une pièce à une équipe américaine, pour qu’elle puisse tourner là-bas sans nous.

M.M. : Nous avons tous des contradictions, dans une situation où, pour une part, nous n’avons pas le choix. Contrairement à Elon Musk, qui s’envoie en l’air en dégageant l’équivalent en CO2 de toute la planète pendant un an, et transmet un message catastrophique. Avoir envie de prendre son vélo sous la pluie pour aller bosser, après ça…

Marine, vous avez employé le mot infuser, qui semble très juste. C’est un changement de culture qui peut permettre de changer les pratiques, et là, les artistes ont un rôle de premier plan à jouer. Qu’est-ce que cela vous apporte, à vous, scientifique, dont l’une des missions est de partager vos recherches, de travailler avec Élise Vigneron ?

M.M. : J’ai commencé il y a des années à essayer de sensibiliser les gens, avec des graphiques, des courbes. Cela les mettait soit dans le déni, soit dans l’abattement. C’est là que nous nous sommes retrouvées avec Élise. J’avais besoin d’exprimer ma détresse, mes espoirs, de parler avec mon cœur, or l’art me semble en être un des vecteurs. Et aussi pour entendre les gens en face, plus horizontalement. Quand on se place en tant que conférencier, sachant, on met de la distance, il y a une verticalité que j’aimerais faire disparaître. Cette distance me semble nocive, car nous sommes tous dans la même situation.

Et vous, Élise, qu’est-ce qui vous a amenée à choisir ce matériau, la glace ?

É.V. : Je suis marionnettiste, je travaille avec des choses inertes qui peuvent être anthropomorphes. L’eau est une matière intéressante, car ses propriétés lui permettent d’avoir une forme gazeuse, liquide, solide… C’est une bonne métaphore des états intérieurs. J’ai commencé à utiliser la glace en lien avec les écrits du poète norvégien Tarjei Vesaas, qui relie les états de nature avec notre existence humaine. J’ai voulu tout d’abord rencontrer des scientifiques pour leur poser des questions techniques, mais cette matière nous amène aussi à penser ce monde, en instabilité. Elle nous ramène à des problématiques très contemporaines, des modes d’être dans la fragilité. Comment on peut vivre avec cette conscience-là, sans catastrophisme, mais de manière sensible, reliée au monde. On nous a tellement dit qu’on est forts, en tant qu’espèce, qu’en prendre conscience peut être très brutal. La glace nous rend empathiques, je me suis rendu compte de cela avec le public. Une fois, à Avignon, lors d’une représentation en pleine canicule, elle fondait, et tout le monde m’a renvoyée au changement climatique. Nous avions l’impression que c’était notre propre existence qui se liquéfiait. Cela m’a interrogée, j’ai voulu aller plus loin, et proposé à Maurine que l’on monte ce duo ensemble.

Il s’agit d’une création2, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

M.M. : Glace est une installation performée. Chacune explique de manière imagée quelles sont nos recherches personnelles, moi sur les calottes polaires, Élise sur la fabrication de ses marionnettes.

É.V. : Nos regards se mélangent, en une constellation de points de vue, avec un univers sonore très important : sons de glaciers, voix de chercheurs, alpinistes, enfants… Ce n’est pas du tout catastrophiste. C’est même assez drôle. Nous parlons de choses graves mais en créant de la communion.

M.M. : Durant les premières représentations, le public s’est montré plein de questions, cela ne les a pas abattus. Il y avait des enfants, ils peuvent venir à partir de 8 ans, et à cet âge le déni ne s’est pas encore installé ! C’est une parole importante pour ceux dont les parents ont de gros 4×4, ou prennent l’avion. En tant qu’artiste et scientifique, nous nous battons contre des forces énormes, toute la puissance économique qui fait croire aux gens qu’ils seront heureux en allant passer leurs vacances aux Canaries. Comment est-ce qu’on arrive collectivement à être en puissance d’agir, voilà ma bataille. Pour cela, je pense qu’il faut sortir de la culpabilité, et montrer de la joie à faire ensemble. C’est un mince filet d’espoir, mais j’y crois.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Novembre 2021

1 « Ensemble complexe qui englobe les connaissances, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes, et tout autre capacité et habitude acquise par l’Homme en tant que membre d’une société » selon Edward Tylor (1832-1917).

2 Glace a été créée au Vélo Théâtre à Apt, le 10 octobre, et sera présentée le 20 novembre au Théâtre d’Arles, dans le cadre des Conversations arts & sciences.

Photos : Glace © Florent Ginestet

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