Les directeur.trice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : La Bulle Bleue à Montpellier

C’est une maison bleueVu par Zibeline

Les directeur.trice.s des lieux culturels font état de la situation  actuelle : La Bulle Bleue à Montpellier - Zibeline

À Montpellier, la Bulle Bleue est un lieu de fabrique artistique animé par des travailleurs en situation de handicap. Même en temps de crise, le lieu conserve son caractère d’utopie réaliste. Promenade avec sa directrice, Delphine Maurel.

Après un discret toc toc, Delphine Maurel pousse la porte d’une petite pièce. Dans l’atmosphère feutrée, trois comédiens sont installés devant un écran. « On regarde Jérôme Bel à la Cour d’honneur. » Pendant que d’autres répètent ailleurs, eux, qui ne jouent pas dans la pièce créée par Marie Lamachère, se documentent pour des travaux à venir. Mais n’allons pas trop vite, la visite ne fait que commencer.

Direction le bâtiment administratif, où, dans son bureau, la directrice de la Bulle Bleue expose les fondamentaux du lieu. Nous sommes dans un ESAT (établissement et service d’aide par le travail) bien particulier. L’association qui le gère (l’ADPEP34) s’engage pour que sa mission, l’éduction populaire, ne soit pas un vain mot. Tout ici est développé pour que les personnes en situation de handicap, qui travaillent dans les différentes branches professionnelles proposées par la Bulle Bleue, bénéficient d’une émancipation par la culture, et ce de façon très concrète. C’est un projet véritablement global qui anime cet établissement, mêlant 5 jardiniers, 16 cuisiniers, et, fait rare puisque partagés par seuls 6 ESAT sur 1400 en France, une compagnie de théâtre (13 comédiens et 4 techniciens). Avec les artistes associés qui portent, chacun sur des cycles de 3 ans, un projet de formation et de création, l’ensemble fonctionne dans une interdisciplinarité toute naturelle. Mais la crise sanitaire a marqué un coup d’arrêt dans l’activité de ce que Delphine Maurel aime à envisager comme une maison. Le premier confinement l’a entièrement vidée, mais, heureusement, le deuxième n’a pas entravé la venue de ce qu’on appelle ici « les travailleurs ». Depuis, même si la salle de pause est fermée, si les repas doivent être pris au compte-goutte, les différents espaces sont plus ou moins en mouvement. L’impact économique est pourtant important, puisque le restaurant-traiteur (actuellement fermé au public) équilibre habituellement le déficit de la compagnie (qui est subventionnée et soutenue par un important mécénat). « Alors, même si la dimension médico-sociale prime sur l’aspect financier, on a quand même perdu 200 000 € de chiffre d’affaire ; l’État compense les salaires, mais il faudrait que ça se débloque rapidement cette fois… » D’autant plus que l’impossibilité d’inviter du public aux spectacles et sorties de résidences (beaucoup sont accueillies sur le site) provoque l’arrêt « de toute la circularité du projet : la fierté des travailleurs de voir s’inverser la rencontre, lorsque le “milieu ordinaire” vient se ressourcer dans le “milieu protégé”. ». 

Vitalité
« Allez, on sort ? Il y a plein de choses à voir ! » D’abord, l’atelier construction. Delphine Auxiètre, qui a été 15 ans régisseuse au théâtre municipal Jean Vilar, est devenue, après une formation d’éducatrice spécialisée, responsable de cette activité de la Bulle Bleue. Elle encadre les techniciens, qui viennent de terminer quatre éléments pour ranger les câbles du théâtre, « et le tout pour le prix d’un à la vente ! ». Des camions vont et viennent, des jardiniers tronçonnent un platane devant une future salle de répétition. Malgré un rythme moins soutenu, « on sent que le lieu est rempli de vitalité ». Les jardins partagés, inaugurés en 2019 un peu plus haut sur le terrain, attendent d’être à nouveau investis par les ateliers jardinages, les lectures, les rencontres, les concerts qui s’y déroulent habituellement. « On est très festifs », annonce Delphine Maurel devant un jukebox récupéré d’un décor de la Cie La Grande Mêlée, passée par ici. « Mais bien sûr qu’il fonctionne ! À chaque occasion, on fait des pots, on danse tous ! ». Petit instant de nostalgie devant la caravane-billetterie, « notre belle endormie ». De l’autre côté de la rue : le chai, salle modulable au gré des spectacles et des prestations animées par l’équipe traiteurs. Bientôt, la première création du cycle de l’artiste associée Marie Lamachère (elle partage ces trois années d’interventions avec Maguelone Vidal, musicienne) sera montrée au public. Betty devenue Boop (texte de Barbara Métais-Chastanier) est destinée aux enfants ; elle sera dans un premier temps présentée aux professionnels et aux travailleurs de la Bulle Bleue. L’attente est pressante : la metteuse en scène, qui mangeait au self quelques jours plus tôt, a vu défiler une trentaine de personnes qui scandaient « On veut voir la pièce ! On veut voir la pièce ! ». Vitalité, oui.

ANNA ZISMAN
Février 2021

labullebleue.fr

Photo : Répétition de Betty devenue Boop © AZ