Profession : Chef op. Entretien avec Léo Lefèvre, directeur de la photographie

« C’est la préparation qui est le plus difficile »

Profession : Chef op. Entretien avec Léo Lefèvre, directeur de la photographie - Zibeline

Dans le monde d’avant, on a vu et aimé Papicha de Mounia Meddour et, pendant le confinement, il nous a été proposé, chez nous, une série suisse sous haute tension, Helvetica, réalisée par Romain Graf. Derrière la caméra : Léo Lefèvre, directeur de la photographie. Il nous parle de son métier, avec ou sans confinement.

Vous êtes directeur de la photographie, « chef op » comme on dit plus souvent.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre métier ?

Léo Lefèvre : J’ai commencé un peu par hasard. Quand j’étais adolescent, je réalisais des vidéos de skateboard avec des amis. Et j’ai appris en autodidacte comment monter, analyser les images et filmer ce sport qui me passionnait. Quand je suis arrivé au lycée, j’ai fait une option théâtre, non pas pour devenir comédien, mais pour être moins timide, je crois, et m’intégrer socialement. On allait voir une pièce toutes les deux trois semaines. Ce qui me plaisait surtout, c’était l’analyse des pièces de théâtre, les décors, les lumières. J’avais récupéré l’appareil photo argentique de ma mère et je me suis mis à faire des photos en noir et blanc. Ensuite, je me suis intéressé de plus en plus au cinéma et j’ai passé beaucoup de temps à la médiathèque de Montpellier. Et là j’ai fait de belles découvertes ! Je me souviens de Japon de Carlos Reygadas, un film à l’esthétique très particulière, tourné en 16 mm, c’est le premier film où je me suis dit : « Ok alors, c’est aussi possible de faire ça au cinéma ! » Du coup, je me suis mis en tête de faire du cinéma ! Je me suis orienté vers un BTS option image à Toulouse. Mes recherches de stage, parce que je ne voulais pas aller à Paris, m’ont conduit à Bruxelles. Une ville dont je suis tombé amoureux et dans laquelle j’ai décidé que j’allais vivre et travailler. J’ai commencé comme stagiaire caméra sur le tournage du film de Joachim Lafosse, Élève libre, sur lequel j’ai rencontré des gens qui avaient tous fait l’INSAS [École supérieure des arts du spectacle et des techniques de diffusion – Bruxelles]. Ils m’ont donné envie de m’y inscrire. On y apprenait à utiliser des caméras pellicules, ce que je n’avais pas appris en BTS à Toulouse. Après, j’ai travaillé comme assistant caméra avec différents chefs opérateurs et réalisateurs. J’ai eu la chance de participer à trois films de Ken Loach en Angleterre, en Écosse et en Irlande. Et j’ai appris beaucoup de ces équipes talentueuses, au contact de gens qui m’ont transmis à la fois leur savoir-faire et leur passion. Parallèlement à cette carrière d’assistant caméra, je faisais l’image sur des courts-métrages et des clips pour des amis, d’anciens copains de l’INSAS. Petit à petit, j’ai eu de plus en plus de travail en tant que chef opérateur et de moins en moins comme assistant caméra : je suis devenu directeur de la photographie.

Évoquons vos travaux récents : Papicha de Mounia Meddour où la caméra est nerveuse, fiévreuse, et la série Helvetica de Romain Graf, avec beaucoup de gros plans, des scènes de nuit. Comment travaillez vous avec les réalisateur.ice.s ? Qui décide de quoi ?

Il y a une collaboration bien en amont du tournage. Dès que je reçois le scénario, j’ai immédiatement une idée visuelle du film que j’ai assez vite envie de partager avec la réalisatrice ou le réalisateur. On échange des idées, des envies.

Pour Papicha par exemple, dès que j’ai rencontré Mounia, elle m’a parlé de son désir de faire un film centré sur un personnage très fort, d’avoir une caméra qui lui colle à la peau et de rester avec elle durant tout le film. Elle m’a parlé aussi d’une image colorée, contrastée, loin de ce qu’on connaît des films qui traitent de cette période difficile en Algérie. Elle voulait un film vivant qui passe au travers du rêve de cette jeune fille.

En ce qui concerne Romain Graf, pour Helvetica, lors des premières lectures et des premiers échanges, il m’a parlé d’une image élégante, sobre, qui n’attire pas l’œil. Pour lui, ce qui primait, c’était l’histoire et les personnages. J’aime avoir pour chaque projet des références qu’on partage : photos, peintures, ou autres films à partir desquels on définit petit à petit, ensemble, ce que va être le film à réaliser et quels choix on va faire par rapport à ça. Après évidemment, je fais des choix techniques : je fais des listes de matériel, que ce soit en lumière, en caméras, en objectifs. Il faut trouver ceux qui vont le plus coller à l’histoire et aux envies esthétiques, artistiques aussi du réalisateur ou réalisatrice. En tous cas, c’est par le dialogue et la préparation que je me mets au service de leur vision. J’essaie de ne jamais plaquer mes idées préconçues ou mes envies du moment sur un projet. Je m’applique à analyser ce que le scénario demande et j’y réfléchis en collaboration avec le réalisateur. En somme, je suis au service d’un réalisateur, d’un film, d’une histoire à raconter. 

Avez-vous vécu des expériences où ça ne collait absolument pas et où vous avez renoncé à tourner le film ? Sans citer de nom bien sûr. 

Oui, c’est déjà arrivé mais on le sent en général très vite ! On comprend rapidement la manière dont un scénario a besoin d’être filmé selon la manière dont il est écrit. Je n’ai pas le souvenir d’un scénario que j’ai lu et adoré, et sur lequel, en partageant ma vision avec le réalisateur, je me sois complètement trompé sur la sienne. Après… j’ai senti parfois de petits décalages qui, au final m’ont poussé à ne pas faire le projet. En général les choses se sont bien passées : je ne me suis jamais trouvé obligé de faire une image que je n’assumais pas

Vous vivez à Bruxelles, où 188 productions ont été touchées par le confinement.

On finissait l’étalonnage du film de Stephan Streker, L’Ennemi, tourné l’été dernier. Je m’apprêtais à aller présenter Papicha au Festival Traversées, à Lunel (34). Je devais ensuite aller à Paris pour commencer la préparation d’un film Arte réalisé par Nolwen Lesmesle, Les Héritières, qui devait se tourner de mi-avril à mi-mai. Tout a été arrêté ! Les deux jours qui nous restaient pour l’étalonnage, on les a terminés la semaine dernière. Du coup, la préparation pour Les Héritières a pu se faire pleinement : je suis resté en contact avec la réalisatrice, et cette collaboration, ces échanges dont je parlais tout à l’heure, au lieu de se dérouler sur 6 semaines, a duré plus de trois mois. Avec la réalisatrice, et la chef décoratrice Chloé Cambournac [aussi chef déco de Papicha], on se parlait deux à trois fois par semaine. Au bout de ce confinement, j’ai eu l’impression d’avoir déjà tourné le film. C’est d’ailleurs toujours ce que je ressens. Quand on s’est mis d’accord sur l’atmosphère, sur la vision d’ensemble, c’est comme si on l’avait déjà tourné. D’ailleurs, c’est la préparation qui est le plus difficile : le tournage, ce n’est que du concret à mettre en place.

Pendant cette période, j’ai eu aussi beaucoup de scénarios à lire. Comme les cinéastes savaient que les chef op étaient confinés, ils ont envoyé leurs projets avec des demandes d’échanges d’idées.
Du coup, j’ai été très occupé, plongé dans des univers différents.

Avez-vous eu un coup de cœur pour un ou plusieurs de ces scénarios ?

Oui. J’ai reçu le projet du prochain film de Mounia Meddour. J’étais très excité. Elle m’en avait glissé quelques mots. Le tournage étant prévu pour 2021. J’ai été heureux de retrouver encore une fois l’univers de Mounia à travers un personnage encore très fort.
J’ai découvert deux premiers films d’un réalisateur belge et d’un français
Et puis le projet d’une réalisatrice française avec qui j’ai déjà tourné un court-métrage

Un confinement qui vous a été plutôt bénéfique donc ?

C’était en effet très riche en rencontres et échanges. J’ai pu prendre le temps de lire ces scénarios. Mais financièrement, ça a été une période délicate, comme pour tous les gens qui travaillent dans le cinéma. On ne savait pas jusqu’où on allait pouvoir tenir comme ça ! Et on est tous soulagés de voir que le déconfinement se passe bien, qu’il y a des protocoles pour pouvoir reprendre les tournages.

Apparemment le CNC devrait annoncer des aides pour le cinéma français. Est-ce qu’en Belgique il a va y avoir aussi des aides pour la profession ?

Oui. On a la même chose. Il y a une aide d’état aux producteurs, un fonds d’aide qui remplace les assurances devant la catastrophe de la pandémie. Et pour soutenir les « artistes »  – l’équivalent des Intermittents en France – l’année sera « blanche » jusqu’en décembre pour prolonger les droits, et il y aura une aide aussi pour ceux qui étaient salariés sans avoir le statut d’ « artiste ». Le cinéma a quand même été moins touché que le théâtre. 

On se retrouvera peut-être pour la présentation du prochain film de Mounia Meddour ?

Je l’espère !

Propos recueillis par ANNIE GAVA et  ELISE PADOVANI
Juin 2020

Photo : Léo Lefèvre, Road to freedom © DR