Inspirés par le botaniste Akira Miyawaki, les Semouraïs plantent des forêts urbaines à Marseille

C’est en semant qu’on devient SemouraïVu par Zibeline

Inspirés par le botaniste Akira Miyawaki, les Semouraïs plantent des forêts urbaines à Marseille - Zibeline

Planter des micro-forêts en ville pour rafraîchir, dépolluer et encourager la biodiversité : des expériences menées à Marseille.

Sous les frondaisons des grands pins de la Campagne Pastré à Marseille, un longiligne breton s’avance. Mickaël Grégoire s’est installé il y a dix ans en Provence, après un parcours digne d’un humaniste de la Renaissance : ingénieur, il a aussi un DEA de physique, une licence de sociologie, une autre de lettres… « J’ai commencé par les sciences par prédisposition pour la logique mathématique, explique-t-il, et par pression sociale, mais j’ai cherché dans les matières littéraires l’ouverture et le sens qui me manquaient. » En quête de dimension humaine, le jeune homme s’est tourné vers l’éducation. « Cela me donne une sonde pour savoir ce qu’il se passe dans la société. Premier constat, les enfants sont en souffrance, du fait de la compétition. » Son activité de cours particuliers lui permet de gagner sa vie tout en gardant du temps. De ce temps il se sert, entre autres activités, pour faire pousser des forêts en ville, raison de notre rencontre.

Le chemin se fait en marchant

Comment en est-il venu à tester les méthodes du botaniste japonais Akira Miyawaki, à savoir planter un espace forestier très dense sur des terrains urbanisés ou dégradés ? Patience ! Comme dans toute aventure humaine, le cheminement est aussi important que la destination. « Je suis venu à ces questions environnementales parce que j’étais effaré de l’inaction générale. Il y a trois ans, les médias débattaient encore de la réalité du changement climatique, il n’y avait quasiment pas de débat sur la biodiversité. J’ai voulu faire quelque chose au niveau local. »

Le projet de départ consiste à planter des prairies fleuries, qui stockent du carbone, amendent le sol, favorisent les pollinisateurs. Ce qui marche très bien… en Bretagne. Le climat méditerranéen, aux étés chauds et secs, ne permet pas la même décontraction, une fois les semis effectués, sans parler du foncier, difficilement accessible. « Je pensais le faire facilement, spontanément, montrer que c’est possible sans expertise, lutter contre un certain fatalisme… Mais sans technique, en ville, avec l’aridité et des sols très dégradés, c’est compliqué. Ça s’est cassé la gueule. »

L’union fait la force

Il a fallu s’organiser, acquérir des compétences. Et pas tout seul. L’association les Semouraïs est créée fin 2018, avec « un pilotage léger de personnes déterminées ». Au conseil d’administration, Marc-Antoine Gbarssin (« footballeur, philosophe et comptable »), Benjamin Merlin, professeur de physique venu du génie civil, et Thomas Martin, « articulteur ». Ce dernier, ancien élève du paysagiste Gilles Clément, spécialiste des arbres et des sols vivants, leur ouvre son réseau. « En revenant de nos illusions, nous avons carburé ! Les acteurs de l’agriculture urbaine à Marseille nous ont très bien accueillis. » Avec la Société d’horticulture et d’arboriculture des Bouches-du-Rhône, la Cité de l’Agriculture, Le Talus, etc., les Semouraïs travaillent le choix des espèces, l’arrosage, la prise en compte du sol. L’OFA, Observatoire Français d’Apidologie basé dans le massif de la Sainte-Baume, défend les abeilles. Il leur fait don de 30 kg de graines de prairie : « de quoi planter trois ou quatre terrains de foot ! » Car les semences sont chères. D’ailleurs, comment fonctionne la structure ? « Pas avec de l’argent », affirme Mickaël Grégoire. « La cinquantaine de participants sont souvent investis dans d’autres associations, apportant échange de savoirs et énergie ».

De prairies en forêts

« Courant 2018, les forêts Miyawaki ont commencé à nous fasciner », se rappelle le jeune homme, comme si la période était déjà ancienne, et il est vrai qu’avec tout ce qu’il s’est passé depuis cela semble déjà loin. « L’été caniculaire, la démission de Nicolas Hulot, les Gilets jaunes… À l’époque, il y avait de massives marches pour le climat. Une succession de chocs. Aujourd’hui, on n’a même plus le droit de sortir ! » La méthode du botaniste le frappe parce qu’elle partage des principes forts avec la permaculture, qui pratique le maraîchage sur sol vivant, et encourage à « y aller franchement sur la densité ». La biodiversité n’en est que plus riche. Avec une efficacité considérable contre les îlots de chaleur urbains, et une dépollution naturelle de l’environnement. Sur de petites parcelles, le japonais plante plus d’une trentaine d’espèces adaptées au contexte climatique, en veillant à les stratifier : des arbres de différentes tailles iront puiser de l’eau à différentes profondeurs et cohabiteront bien si certains poussent à l’ombre des autres. « En 25 ans, il retrouve un sol de qualité multiséculaire, en matière de micro-faune, mycorhization1 » C’est une technique présentée comme révolutionnaire en Europe, alors qu’elle existe depuis 40 ans, et qu’il l’a expérimentée sur tous les continents, s’étonne Mickaël Grégoire.

Comment on s’y prend ?

Mais là encore, cela fonctionne bien… en milieu suffisamment humide. Comment adapter l’idée au climat méditerranéen ? L’association contacte Tomasz Lamartine, qui a déjà expérimenté les forêts Miyawaki en région parisienne, après s’être formé au Japon, et vient partager ce qu’il sait. Le choix des essences est primordial : à Marseille pousseront volontiers lauriers sauces, chênes verts, micocouliers ou néfliers… Sur les sols urbains très dégradés, il faut apporter un mélange de paille, broyat de bois, fumier, pour obtenir un rapport équilibré entre le carbone et l’azote et favoriser la croissance (trois arbres par mètre carré !). « Ici, contrairement aux zones tropicales, cela ne grandira pas de manière spectaculaire. Ces forêts doivent être sanctuarisées, il ne faut pas les piétiner. En bordure, on peut mettre des espèces comestibles, et cela apportera de l’ombre et de la fraîcheur d’ici quelques temps. On en fera plein ! » Dans les villes, où la pression foncière est considérable, la méthode présente l’immense avantage de pouvoir s’appliquer dans le moindre interstice. D’ailleurs, quand on commence à envisager la chose, on se met vite à projeter des micro-forêts partout.

Où cela ?

L’enthousiaste Mickaël Grégoire et les Semouraïs ont amplement commencé à travailler avec le milieu scolaire marseillais. « C’est idéal de fonctionner avec eux, dans une approche qui conjugue prairies, compostage, pépinières, le tout convergeant vers une forêt. Nous sensibilisons les élèves au sol vivant, à considérer comme un gros digesteur que nous devons nourrir, ou plutôt comme un habitat pour les vers, insectes et champignons. Ils utilisent le compost pour fertiliser les jeunes plants, et la boucle est bouclée ! » Plusieurs pépinières ont déjà vu le jour et sont désormais autonomes. Elles sont répertoriées sur le site de l’association, où l’on apprend qu’un garde du Parc National des Calanques a accompagné deux classes de l’école primaire de la grotte Rolland pour un ramassage (de graines ou glands) avant semis en pleine terre. Au collège Marseilleveyre, les 6e ont créé des bacs à plantations avec les compagnons d’Emmaüs Pointe Rouge. L’école élémentaire de la Maurelette, dans le XVe arrondissement, est à proximité directe de l’autoroute. Une centaine d’enfants ont déjà semé une prairie de A à Z. « Ce serait génial d’y planter une forêt comme rempart contre la pollution et les nuisances sonores ! »

En bas des tours

D’autres projets sont en cours. Notamment avec la Cité des Rosiers (XIVe arr.), symbole de l’abandon des services publics dans les quartiers Nord de Marseille. « Le contexte social y est tellement délabré que nous menons tout un travail préalable avec la population, aidés par Rabha Attaf, grand reporter, qui y vit. » Juste avant le confinement, sur un terrain appartenant à une copropriété, 30m3 de fumier venu de la Campagne Pastré et autant de broyat étaient déversés pour préparer le sol. « Le Covid a tout compliqué, mais sur cette parcelle de 300m2, un tiers sera consacré à la forêt, le reste à un jardin partagé. C’est plus parlant, car au début les plantations sont très petites et fragiles. » Mais mis en terre jeune dans son futur environnement, un arbre se développe mieux et n’en sera que plus résilient face au changement climatique. Le règne végétal enseigne la patience… et l’espoir.

Les Semouraïs ont très envie que leurs expérimentations soient reproductibles facilement, à moindre coût. Ils ont donc détaillé tout le processus en ligne, sous forme de Wiki. Mais ils constatent que montrer l’exemple ne suffit pas. « Les gens ont peu de temps, avec notre rythme contemporain saturé. Le mieux est souvent de travailler avec des groupes déjà constitués, sans marcher sur les pieds de ce qui se pratique déjà, et de faire avec eux. »

Question d’avenir

Nouveauté de cette année, Marseille a changé de bord politique. Même si rencontrer les équipes municipales n’est pas facilité par l’état d’urgence sanitaire, les Semouraïs sont heureusement surpris : « Depuis le début, on fonctionnait sans la Ville. On leur offrait de tout faire bénévolement, pas de réponse. Là, la Mairie des 6e et 8e arrondissements nous propose deux terrains pour faire des forêts Miyawaki, et Anne Meilhac2 veut même nous payer ! »

Toutefois, quand on lui pose la coutumière question ponctuant ces chroniques -que pense-t-il de nos perspectives d’avenir ?- Mickaël Grégoire demeure partagé. « Notre situation est comparable avec celle d’un alcoolique, à qui l’on dit “vous êtes à un stade bien avancé mais on peut encore sauver votre foie”. Son état n’est pas irréversible, cependant va-t-il faire quelque chose ? Les deux scénarios sont envisageables, même si on est sur une mauvaise pente. » Malgré l’état dégradé de nos écosystèmes, il estime que les choses pourraient évoluer vite dans le bon sens « si chacun s’y collait, si l’on se mettait à faire avec eux plutôt que contre : régler le problème de l’eau, faire manger tout le monde, assurer la qualité de l’air, la qualité de vie… » Un optimisme des possibilités concrètes rudement malmené par les pouvoirs politiques et économiques qui œuvrent à l’inverse : « Ceux qui dominaient jusqu’ici sont violemment crispés sur leur modèle destructeur. La tension s’accroît. J’ai l’impression que cela va claquer ! »

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2020

1 Association symbiotique entre des champignons et les racines des plantes.

2 Adjointe au Maire du 4e Secteur  de Marseille, en charge des Mobilités, de la Voirie, des Espaces Verts et des Espaces Publics.

Pour suivre l’action des Semouraïs : www.semourais.fr

Photos : Mickaël Grégoire -c- G.C. et Lancement d’une pépinière participative avec le collège Marseilleveyre -c- association Les Semouraïs.



10e Chronique du changement climatique. Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement du climat, pollution exponentielle et chute de la biodiversité- nous allons à la rencontre de personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Pour témoigner, contactez la rédaction : journal.zibeline@gmail.com