La réponse de Zibeline au droit de réponse du Théâtre Toursky

Ce qu’il en est

En réponse au droit de réponse du Théâtre Toursky, quelques éléments.

Nous avons publié dans les pages précédentes, comme la loi nous y enjoint, le droit de réponse du Théâtre Toursky à nos articles parus dans Zibeline 37.

La première partie de ce droit de réponse met gravement en cause Anne-Marie d’Estienne d’Orves, l’accusant de « mensonge » et de « cynisme », la mettant « au défi » de prouver qu’elle n’a pas pu se mettre autour d’une table avec Richard Martin et parler avec lui.

Il ne nous appartient pas de répondre à ces accusations, et elle n’a pas souhaité le faire, se déclarant fatiguée et choquée par le ton employé à son encontre.

Nous pouvons en revanche répondre à certains autres points de ce droit de réponse, en précisant préalablement notre attachement au Théâtre Toursky. Ce lieu, comme l’affirme Madame d’Estienne d’Orves d’ailleurs, est nécessaire, important. Aucun dénouement à cet affrontement ne serait pire que celui d’une disparition du Théâtre Toursky qu’il nous faut, tous, défendre becs et ongles.

Plus particulièrement, notre équipe est reconnaissante à celle de Richard Martin et à son sens désintéressé du partage : lorsqu’en 2010 nous nous sommes trouvés sans lieu de dépôt possible de notre journal, pour cause de travaux à La Friche qui nous accueillait jusqu’alors, ils sont les seuls à avoir répondu à notre appel. Tous les mois, pendant plusieurs années, ses salariés ont accueilli notre camion à 8h du matin, nous aidant souvent à décharger nos journaux et nous offrant un café sans rien demander en échange. Mais malgré ce lien particulier il serait impensable que nous ne fassions pas notre travail de journalistes.

Égalité

Le Théâtre Toursky nous reproche d’avoir publié le montant des salaires de la direction, sans en faire autant pour d’autres structures. Il nous reproche aussi de dire que des rumeurs couraient à ce propos sans préciser nos sources. Effectivement, Zibeline ne dévoile pas la source de ses informations quand ses informateurs ne le désirent pas. C’est le b.a.ba du journalisme, et nous y tenons.

Pour répondre cependant à la première objection du Toursky, nous avons demandé aux directeurs d’équipements analogues le montant de leurs salaires nets, qu’ils nous ont livré sans hésitation. Nous écrivions dans notre article que les salaires de la direction du Toursky étaient conformes à ceux d’équipements de cette taille : en effet notre intention n’était pas de les montrer du doigt, mais de faire savoir que leurs salaires étaient en-dessous des fameuses « rumeurs » que nous voulions combattre. Or, s’ils sont effectivement en dessous des « bruits qui courent », les salaires de la direction du Toursky sont de fait supérieurs à ceux pratiqués ailleurs.

  Directeur ou co-directeur Co-directeur ou administrateur Total net
Théâtre Toursky Richard Martin

4500 €

Françoise Delvalée

4300 €

8800 €
Scène nationale du Merlan Francesca Poloniato

3700 €

Salaire le plus élevé parmi les chefs de service

3000 €

6700 €
 Joliette/Lenche Pierrette Monticelli

2900 €

Haïm Menahem

2900 €

5800 €
Théâtre Nono Marion Coutris

3400 €

Serge Noyelle

3400 €

Nous n’avons pas comparé ces salaires à ceux de la direction de La Criée ou du Gymnase/Bernardines, ces équipements étant nettement plus « gros » en termes de budget, de production, de nombre de levers de rideau et de fréquentation publique. On peut noter cependant que les théâtres du Merlan ou de la Joliette, dont les directions sont moins bien payées, programment davantage de spectacles que le Toursky et obéissent à des impératifs différents : ils passent des contrats de cession avec les compagnies, c’est-à-dire qu’ils achètent et coproduisent certains spectacles, alors que le Toursky reverse simplement 80% de la recette. De taille analogue, ils remplissent de coûteuses missions de service public qui ne sont pas celles du Toursky. De plus ils sont soumis à l’obligation de partir à la retraite à l’âge légal, alors que Richard Martin, qui a 76 ans, continue de diriger le théâtre qu’il a créé.

Le théâtre Nono, dirigé par des artistes qui y programment également leurs productions, a moins d’activité que le Toursky, mais la même indépendance, en particulier celle de décider comment il rémunère les artistes et quand partir à la retraite. Pourtant Serge Noyelle, qui a atteint l’âge légal, ne se rémunère plus, en dehors des cachets lorsqu’il joue (150 € nets par représentation). Le salaire de Marion Coutris comprend également des cachets, et les 3400 € nets mensuels sont à entendre « toutes casquettes confondues ».

Féminisme

Ceci étant précisé, nous répétons que les rémunérations de l’équipe dirigeante du Toursky ne sont pas démesurées. Nous répondrons cependant à deux autres reproches formulés à notre égard.

Nous avons écrit que Françoise Delvalée est la femme de Richard Martin. Le fait n’est pas rare : Haïm Menahem est le compagnon de Pierrette Monticelli, tout comme Serge Noyelle est celui de Marion Coutris. Les artistes dirigent souvent en couples, cela est dû aux particularités de ces métiers, et le fait que Françoise Delvalée ne soit pas une artiste ne change rien à la légitimité de sa place. Elle était d’ailleurs employée de Richard Martin avant de devenir sa femme, et ne doit à son mariage ni son salaire ni sa place. Pourquoi donc cette simple mention du fait qu’ils sont mariés serait-elle « anti-féministe » et qui peut sérieusement soupçonner Zibeline de l’être ? Chacun sait que notre journal est dirigé par des femmes, qu’il compte 2 hommes (précieux) parmi ses 11 salariés et relève chaque fois qu’il le peut l’absence des femmes sur les scènes…

Anarchisme

Enfin le Théâtre Toursky nous reproche de citer Proudhon, et remettre ainsi en cause la notion de propriété du théâtre et d’égalité des salaires, sans soumettre les autres établissements marseillais aux mêmes objections.

Il s’agit pour nous, une fois encore, de rappeler une proximité : Richard Martin se proclame un homme de gauche, ce que nous ne remettons pas en cause. La mémoire de Léo Ferré, anarchiste, et de Proudhon, lui importent. C’est au nom de cette proximité, que les autres directeurs de théâtre ne revendiquent pas, que nous nous étonnons de son sens de la propriété et de l’inégalité des salaires qu’il pratique. À Zibeline, qui revendique le même sens de l’égalité, nous l’appliquons à nos rémunérations, qui tournent toutes autour de 1500 € nets, les dirigeants n’étant pas les mieux payés. Loin de nous l’idée d’en faire un modèle, surtout à ces hauteurs de salaires ! Nous restons néanmoins assez fiers de mettre en œuvre nos principes d’égalité.

Fraternité

Le Toursky est également un adepte de la fraternité, souvent le premier à ouvrir ses portes à des démarches politiques et revendicatives. Il organise ainsi une Fête de la Fraternité et proclame qu’il va entrer en Résistance. Pourtant, pour réclamer le soutien qui lui a été promis, il tient des propos que l’on peut qualifier de peu fraternels.

Dominique Bluzet, directeur des théâtres Gymnase et Bernardines, le fait justement remarquer : pourquoi se plaindre publiquement des financements des autres ? Si l’on peut ne pas approuver les fusions qui s’opèrent depuis quelques années entre les institutions culturelles (voir pages précédentes), imputer ses propres baisses de subventions à une augmentation des autres théâtres est pour le moins  peu fraternel ! Dominique Bluzet explique avec raison que la gestion des Bernardines lui incombant, les subventions qui étaient allouées à ce théâtre lui sont désormais versées puisqu’il en a la charge. Ce qui n’est guère comparable avec le fait de créer une salle nouvelle.

Les combats de Richard Martin, comme nous l’écrivions, sont « dantesques et mémorables ». On ne l’a cependant pas vu se battre pour défendre les équipes du Gyptis ou celle du Lenche quand leurs subventions ont baissé avant leurs fusions forcées avec la Friche ou la Minoterie : son sens de la Fraternité ne semble pas s’exercer envers ses collègues. Et le Festival de Jazz des Cinq Continents est le principal objet de sa vindicte.

Vindicte

La raison ? Anne-Marie d’Estienne d’Orves, bien avant d’être élue à la culture, sans en être salariée, en était très proche : son mari en était le créateur. À son arrivée à la mairie un de ses premiers gestes a été de baisser la subvention allouée par la Ville au Festival. Le Théâtre Toursky, en confondant les années, commet une erreur : en 2014 le Festival recevait 1 010 000 €, votés avant la prise de fonction de l’adjointe. En 2015, première année de son mandat, le Festival a accusé une baisse de 55 000 €. Il est revenu depuis à 1 005 000 €, c’est-à-dire que malgré une expansion que nul ne conteste il n’a pas retrouvé son niveau initial de financement.

Les chiffres exacts sont publics, et ceux que le théâtre Toursky publie dans les pages précédentes sont décalés d’une année, et faux quant à 2017. Sans parler de « diffamation », on ne peut que noter l’erreur, sans aucun doute involontaire.

2014 1 010 000 €
2015 965 000 €
2016 1 010 000 €
2017 1 010 000 €
2018 1 005 000 €
2019 1 005 000 €

Résistance

Nous le répétons, nous défendrons toujours le théâtre Toursky. Il est impensable que les engagements pris en 2014 ne soient pas tenus. Il convient néanmoins de rappeler que, lorsque cette promesse a été faite, Richard Martin venait d’affirmer son soutien à la candidature de Bruno Gilles à la mairie de secteur dans son film de campagne. C’est-à-dire à Jean-Claude Gaudin à la mairie centrale.

Car si Richard Martin se proclame un homme de gauche, ses soutiens sont étonnants pour qui défend la liberté des artistes. Ainsi il se réjouit de la distinction qu’il a reçue de Vladimir Poutine, même s’il ne fait pas bon être artiste ou journaliste en Russie. Ou du soutien du Roi du Maroc, qui n’est pas non plus un défenseur ardent des libertés.

Aujourd’hui le théâtre Toursky « entre en résistance », Richard Martin veut entamer une grève de la faim, sa troisième, et en appelle à la solidarité du public et des artistes pour 85 000 € annuels perdus à la Ville, mais retrouvés pour partie (50 000 €) grâce au soutien des autres collectivités. Au-delà du fait de combler cette baisse, le financement de la salle Léo Ferré doit être abondé, et Anne-Marie d’Estienne d’Orves se dit prête à en étudier la possibilité. Mais il nous semble que cette lutte, juste, ne doit pas entraîner le public à attaquer les autres théâtres. Il n’induit pas d’insulter les élus que l’on a soutenus, de s’en prendre aux autres opérateurs culturels qui n’en peuvent mais, et de réclamer un droit de réponse de deux pages, en partie erroné, et édité aux frais d’un journal pauvre, associatif et solidaire…

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2019


Théâtre Toursky
16 Promenade Léo Ferré
13003 Marseille
04 91 02 58 35
http://www.toursky.fr/