Entretien avec Etienne Ollagnier, cogérant de Jour2Fête et co-président du Syndicat de distributeurs indépendants

Ce n’est pas tous les jours la fête !

Entretien avec Etienne Ollagnier, cogérant de Jour2Fête et co-président du Syndicat de distributeurs indépendants - Zibeline

Les salles de cinéma vont rouvrir le 15 décembre. Début de sortie de tunnel ? Entretien d’avant déconfinement avec Etienne Ollagnier, cogérant de Jour2Fête et co-président du Syndicat de distributeurs indépendants.

Zibeline : Pouvez-vous nous parler d’abord de votre parcours, puis nous présenter Jour2Fête ? 

Étienne Ollagnier : Mon parcours est un peu atypique. En fait, je suis Ingénieur des Ponts et Chaussées, donc pas destiné à travailler dans le cinéma. Mais depuis toujours je suis passionné par le cinéma, grâce à mes parents et à mon père surtout. J’ai fait mes stages de fin d’études au CNRS audiovisuel où j’ai rencontré Jean Rouch au MK2. J’ai eu un parcours dans les technologies, en particulier avec la création des agences web au début des années 2000. Et puis, fin des années 2000, j’ai pensé que le cinéma allait devenir numérique et j’ai participé au montage d’une société, ancêtre de celles qui ont équipé les salles. C’était en 2006, avec Sarah Chazelle qui travaillait aussi dans cette société, et comme le numérique tardait à s’imposer dans les cinémas, on a commencé à développer un peu de distribution en salle. Ça nous a bien vite donné envie de voler de nos propres ailes : c’est à ce moment-là qu’on a créé Jour2fête.

Pourquoi ce nom, Jour2fête ?

La fin de l’aventure avait été un peu rude et on était dans un jour de déprime quand on a pris la décision de partir dans une autre voie. C’était à la fois triste et enthousiasmant, alors j’ai cherché un nom joyeux ! Jour2fête s’est imposé, un clin d’œil à Tati. On a utilisé le 2, symbole de notre association. On s’est vite aperçu que ce nom pétillant fonctionnait parfaitement. On a commencé en sortant un film par an, puis assez vite on a pris de l’ampleur en passant à 5 ou 6. On a créé un département d’édition DVD en 2008, puis un de ventes internationales en 2011. Enfin en 2019, tout cela s’est étoffé avec le rachat de la Société Doc & Film. On a deux grosses activités : la distribution en France avec les ventes DVD, la VOD, etc, et les ventes à l’étranger avec une entité, The Party Film Sales, en hommage au film de Blake Edwards.

Combien votre équipe comprend-elle de membres ?

Si on considère les deux branches, on en est à 16. Dix chez Jour2fête et six pour The Party Film Sales. C’est une grosse équipe. Avec les stagiaires, on arrive à la vingtaine.

Au moment du 1er confinement, vous accompagniez le 1er long-métrage de Mehdi Barsaoui, Un Fils, et vous alliez sortir La Nuit venue de Frédéric Farrucci. Comment avez-vous réagi et quelles décisions avez-vous été amené à prendre ? 

Pour Un Fils, ça a été dur car le film venait de sortir, le 11 mars. Le film n’a eu que 3-4 jours d’exploitation. Après la stupeur, on a essayé de préparer la suite. En tant que président du Syndicat des distributeurs, j’ai participé à des réunions, négociations, avec le CNC et le ministère de la Culture pour obtenir des aides qui permettraient de survivre dans l’immédiat et pour préparer la reprise. Celle-ci a été chaotique ! La profession s’était accordée pour un redémarrage les mercredis 1er ou 8 juillet. Le calendrier pour organiser la communication était prêt. L’annonce non concertée d’une réouverture le lundi [22 juin] nous a scotchés. Et chacun s’est débrouillé, d’où un certain désordre ! Le film de Mehdi Barsaoui en a beaucoup pâti. À partir des chiffres des premiers jours, on pouvait espérer 150 000 entrées, il n’en a eu que 50 000. Pour La Nuit venue de Frédéric Farrucci, compte tenu du contexte, ça ne s’est pas trop mal passé avec 25 000 entrées. En revanche, pour Pompéi d’Anna Falguères et John Shank, ça a été beaucoup plus dur. On a pu sortir en septembre le film de David Dufresne, Un pays qui se tient sage, qui a réalisé 100 000 entrées bien qu’il ait été coupé dans son élan par le deuxième confinement. Il aurait pu atteindre facilement 125 000 ou 150 000 entrées. On espère pouvoir le proposer dès la réouverture des cinémas.

À la rentrée vous aviez aussi Slalom de Charlène Favier, sélectionné à Cannes ?

Slalom, c’était le suivant. On venait de sortir Last Words de Jonathan Nossiter, 5000 entrées et une exploitation interrompue qu’on ne pourra sans doute pas reprendre. Slalom devait sortir le 4 novembre La nouvelle fermeture des salles a été une catastrophe : on avait investi beaucoup en affichages, pub, travail avec la presse pour ce film, qui s’inscrit dans une actualité brûlante. Ce fut une perte sèche. Les avant-premières, l’accueil chaleureux du public et des critiques ont montré que Slalom a du potentiel et peut nous permettre de rebondir. 

Pour les films présentés dans des festivals tenus finalement en ligne, quelle est votre politique en tant que distributeur ? 

Slalom était un film cannois. On en avait 5 à Cannes cette année ! Ce devait être notre plus beau Cannes depuis qu’on existe ! On a accepté les labels. Mais ces choix ont été faits en demi-mesures. Par exemple, on a présenté Slalom au Marché du Film en ligne de Cannes. Mais on a dû faire un tiers -voire un quart- du chiffre qu’on aurait pu espérer réaliser, car les acheteurs étrangers, même séduits par le film, sont dans la même situation que nous ! Il a eu toutefois la chance de bénéficier du booster du présentiel avec sa présentation aux Festivals d’Angoulême et de Deauville, où il a été primé. En ligne, le film n’a pas la même puissance.

Les décisions se prennent-elles avec les producteurs et les réalisateurs ?

C’est une discussion avec tout le monde. Au bout d’un an, un film risque d’être considéré comme n’étant plus d’actualité. On a préféré faire exister certains films dans des festivals en ligne. En revanche, on en a retenu Des Hommes de Lucas Belvaux qu’on n’a pas montré en lien au Marché à Cannes. 

Comment voyez-vous l’avenir pour les films d’auteur ? 

Ca dépend de la durée de la crise. Ce qui est inquiétant, c’est l’avenir des salles. Si elles arrivent à survivre à cette crise et sont suffisamment aidées comme nous les distributeurs… Enfin, j’espère que nous serons aidés par l’Etat car pour l’instant, il y a eu des annonces mais on n’a pas touché l’argent. Mais je suis plutôt confiant car les gens sont revenus facilement dans les salles. Si cette crise ne dure pas longtemps, je crois que le cinéma d’auteur s’en sortira mieux parce que les gros distributeurs, qui tombent dans les sirènes des plateformes. Je veux rester optimiste. 

Vous n’avez probablement pas particulièrement apprécié l’absence de la ministre de la Culture à la dernière conférence de presse 

On ne l’a pas appréciée du tout. On n’a pas apprécié non plus que le mot culture ne soit prononcé par quiconque. On parle en permanence des commerces à rouvrir pour les cadeaux de Noël ! Que la culture soit un bien essentiel n’est pas encore dans les radars ! Cela parait surréaliste. Quand on pense ce que cela représente sur le plan économique. Au-delà de l’aspect philosophique ou personnel, le secteur culturel représente en termes d’emploi et de chiffre d’affaire, des sommes colossales ! On ne comprend pas pourquoi on est à ce point délaissé. 

Du point de vue économique, comment cela s’est-il passé pour votre structure ? 

Durant le 1er confinement, on a un peu utilisé le chômage partiel et on a demandé un PGE [Prêt garanti par l’État]. Et on vient de proposer à l’équipe de passer en chômage encore plus partiel. On doit réduire la voilure car on navigue à vue. Avec de la visibilité, on pourrait prévoir, mais entre la réouverture des églises le 1er décembre et celle des restaurants peut-être le 15 janvier, les « commerces » comme les nôtres, on ne sait dans quelle catégorie on est !! Si on réouvre des établissements qui accueillent du public, pourquoi pas les cinés ? On y est plutôt en sécurité. On ne voit pas ce qui freine la réouverture. On nous oppose que ce sont les déplacements des gens qui posent problème mais avec les entrées dans les centres commerciaux la différence est plutôt en faveur des salles de cinéma, non ? 

Un pays qui se tient sage de David Dufresne ne pourrait plus voir le jour avec la loi sur les images qui se profile. Qu’en pensez-vous ?  

Cela nous inquiète énormément. Cela voudrait dire que la liberté de tourner serait bafouée de manière très violente. Et on ne voit pas de quel droit, cette loi liberticide pourrait être votée. On est inquiet. Mais comme le dit David, il n’y a pas de loi rétroactive, et comme le film a eu son visa, Un pays qui se tient sage pourrait devenir un symbole très fort.

Propos recueillis par ANNIE GAVA et ÉLISE PADOVANI
Novembre 2020

Photo : Etienne Ollagnier © Jour2 fête