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Islam gay-friendly à la marseillaise

Calem, la mosquée gay-friendly de Marseille

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L’institut inclusif dirigé par Ludovic-Mohamed Zahed est un lieu de formation, de réflexion et d’accueil ouvert à tous. LGBT+ comme non-musulmans.

Il est aux environs de 23 heures. On sonne à la porte. Une voisine se plaint du volume de la musique. « Elle veut appeler la police. Je lui ai dit que c’est moi la police. » Sofiane* est officier au commissariat central de Marseille. Ce soir, il ne travaille pas. Comme une trentaine d’autres convives, il a répondu à l’invitation de Ludovic-Mohamed Zahed, premier imam français ouvertement homosexuel. Dans la continuité de la première mosquée inclusive du pays qu’il créa à Paris, celui-ci inaugure les nouveaux locaux de l’institut Calem, dans un quartier populaire et multiculturel de la deuxième ville de France. L’organisme dont le siège est à Marseille depuis plusieurs années était à l’étroit avant ce 20 avril. Le lieu s’adresse autant aux apprentis imams qu’à « tous ceux et celles qui veulent en apprendre plus sur une représentation universelle et inclusive de la spiritualité d’inspiration islamique », précise son directeur. Dans la salle de prière et de méditation, quelques lits superposés pour accueillir des réfugiés que l’orientation sexuelle ou l’identité de genre a contraint à l’exil. Dans la pièce centrale, une bibliothèque. Calem est aussi une maison d’édition spécialisée dans « les identités intersectionnelles alternatives », c’est-à-dire les sujets « au croisement entre genre, sexualité, religiosité ».

Agression homophobe

Pour mettre l’ambiance, Sofiane et deux autres participants ont préparé un numéro de danse orientale trans. Youyous et déhanchés aguicheurs, l’assistance est conquise. La sœur de Ludovic est là aussi : « Les enfants voulaient venir mais… ». Sur la table, les softs côtoient la bière et le vin. Du trio transformiste, Henrietta* est la plus suggestive. À 27 ans, ce Tunisien installé à Marseille depuis 7 mois entame une nouvelle vie, après de terribles épreuves ayant provoqué des troubles psychologiques. À 5 ans, il subit des actes pédophiles commis par un membre de sa famille mais préfère ne pas les révéler. « Chez nous, ça n’existe pas. J’ai eu peur que mes parents me tuent. J’ai commencé à rêver que je couchais avec des mecs. » Pendant ses études en philosophie, il se prostitue. En 2014, il est victime d’une agression homophobe. « J’ai perdu l’équilibre et la mémoire. » Dans un pays où le code pénal criminalise toujours l’homosexualité, il rencontre le docteur Zahed à un séminaire. « Dans ma tête, je suis une femme », affirme-t-il, envisageant de démarrer un traitement hormonal. Après un premier séjour en France de deux mois pour un stage de recherche avec le CNRS, il décide cette fois de demander l’asile. « J’ai rendez-vous le 3 mai à l’Ofpra. Je vais devoir expliquer ce que je risque si je retourne en Tunisie. C’est simple : en cas de test de virginité anale positif, c’est cinq ans de prison. »

Préjugés fascisants

Imam, homosexuel et porteur du VIH, la vie de Ludovic-Mohamed Zahed n’a pas non plus toujours été un long fleuve tranquille. Né à Alger en 1977, il grandit dans une « famille pas particulièrement pratiquante ». Mais dans les années 90, la religion devient un sujet « politique ». Il fréquente un temps le courant salafiste. « Ce qu’on m’a enseigné n’était pas de la spiritualité mais une idéologie discriminatoire, antisémite, homophobe, misogyne… Ce sont des préjugés ataviques fascisants que l’on retrouve dans d’autres religions et cultures. Pourquoi les musulmans associeraient-ils ça à l’islam ? Et si c’est écrit noir sur blanc dans le Coran, eh bien il ne faut pas utiliser ces versets. Je ne vais pas sacrifier les droits d’autrui par respect pour une tradition qui doit évoluer ».

C’est d’un jeune homme avec lequel il étudie la religion pendant cinq ans qu’il tombe pour la première fois amoureux. Une expérience plutôt douloureuse qui lui vaut insultes et violences.

Une nuit, en regardant la télévision française par satellite, il tombe sur une émission évoquant un couple homosexuel. Il entend enfin ce mot que l’on ne prononce pas dans son pays pour qualifier sa propre sexualité. « Les rêves homo-érotiques d’ado, le désir, que j’avais refoulés, sont remontés dans ma mémoire. » Cette découverte le soulage autant qu’elle l’inquiète. « Mon père m’avait dit une fois que c’était interdit et que si j’étais comme ça, il allait m’enterrer vivant. Quand j’ai fait mon coming-out, il m’a accepté et demandé à tout le monde de me laisser tranquille. » Sa famille traverse définitivement la Méditerranée en 1995, quand les attentats n’épargnent plus la capitale.

Après s’être éloigné de la religion pour incompatibilité avec ce qu’il était, Ludovic revient à la spiritualité et va au bout de sa démarche en devenant imam.

Mouvement inclusif

« J’avais vécu les mêmes discriminations parmi les athées. Après des incursions dans le bouddhisme et le christianisme, je me suis dit qu’il fallait partager ma réflexion avec des gens de la même culture que moi. Je ne me suis pas réveillé un matin en me disant que j’allais tout réformer. C’est venu plus tard, quand j’ai compris que je n’étais pas le seul. »

En 2011, il se marie avec son compagnon, un métis sud-africain, dans le pays d’origine de celui-ci où le mariage homosexuel a été légalisé bien avant la France. Installé au Cap, il monte une formation pour imam « progressiste ». La fin de sa visite doctorale et son divorce le ramènent au pays. À l’origine des associations Homosexuel-le-s musulman-e-s de France (HM2F) et Musulman-e-s progressistes de France (MPF), membre fondateur du réseau international inclusif (IniMuslim) et de celui interreligieux LGBT+ (Gin-Ssogie), Ludovic-Mohamed Zahed, également coordinateur de recherche clinique à l’hôpital Nord, se consacre aujourd’hui à la formation. Une façon pour ce docteur en anthropologie et psychologie de pérenniser un mouvement inclusif qui se développe dans le monde entier.

LUDOVIC TOMAS
Mai 2019

* les prénoms ont été changés

calem.eu

Photo : Ludovic-Mohamed Zahed c X-D.R.