Double anniversaire, les 20 ans de Rassegna et les 10 ans de l'Éolienne. Portrait de Bruno Allary

Braconner tous les savoirsVu par Zibeline

Double anniversaire, les 20 ans de Rassegna et les 10 ans de l'Éolienne. Portrait de Bruno Allary - Zibeline

Cette année la compagnie Rassegna fête ses 20 ans, et la salle l’Éolienne ses 10 ans. Portrait du musicien Bruno Allary dont le parcours est intimement lié à l’une comme à l’autre.

Refusant de s’enfermer dans les cases, Bruno Allary a pris dès l’enfance le goût du divers, le flamenco à la maison, inépuisable source, et le jazz à l’école. Il se sent à l’aise dans cet « entre-deux, ces allers et retours entre la multiplicité des pratiques et des manières de projeter la musique » qui l’on construit. Si bien qu’il ne peut envisager un concert monolithique, consacré à un seul genre, soit arabo-andalou, soit jazz ; le mélange des deux est indissociable, autorisant des zones de tension, permettant des passages, des ponts, des échos. « Je n’ai pas envie de choisir émotionnellement, je me sens bien à la croisée… j’aime bien braconner », sourit-il.

Pour un art collectif

Comme tout l’intéresse, Bruno Allary, qui revendique son double apprentissage, se plaît aux rencontres, jouant d’abord beaucoup avec des musiciens et des chanteurs du pourtour de la Méditerranée. Ainsi est né il y a vingt ans l’ensemble à géométrie variable Rassegna. Les quinze premières années de cet ensemble, au titre qui évoque ce qui rassemble, ont été dominées par l’interprétation des musiques traditionnelles et du monde, selon une géographie qui permettait d’arpenter les contrées méditerranéennes, et de les mettre en regard. Des disques, des concerts, beaucoup, et des musiciens, des artistes, qui passent, qui restent, qui reviennent… Bruno Allary se refuse à tous les citer de peur d’en oublier un ou une, chacun étant précieux dans ses apports, sa démarche, son humanité. La géométrie du groupe est à l’image de la vie, se bâtit de rencontres. « À petite échelle, l’art se construit comme la vie », sans cesse en mouvement. Si on lui demande pourquoi il ne s’est jamais produit en solo, il rétorque que « la musique n’est pas une démarche solitaire, la rencontre est le moteur de la création. Tout s’échafaude sur la rencontre… ». Jouer avec, « créer une fratrie »… mais tout se prépare en deux temps cruciaux : celui du « travail de laboratoire » qui entraîne le choix d’une époque, d’un répertoire, de compositions originales, d’arrangements, s’effectue en solitaire ; puis celui du partage, des discussions, du remodelage, des interventions des uns et des autres, temps au cours duquel tout se soude et se scelle…

Abolir les frontières

Il y a cinq ans, un pas de côté s’esquisse, essentiel dans le parcours du musicien et de son ensemble. « Avant, croiser les musiques populaires de la Méditerranée constituait un espace de liberté dans lequel je me sentais bien et dont je ne pensais pas sortir un jour, sa richesse, ses renouvellements me suffisaient… ». Avec Il Sole no si Muove (paru chez Buda Music, journalzibeline.fr/critique/pour-espacer-le-temps/) sont entrées au répertoire des musiques « savantes » et certaines hors du champ méditerranéen, puisque venues d’Angleterre. C’est une démarche qui a peu de précédents, souvent les musiciens spécialistes des musiques savantes « s’encanaillent avec un brin de condescendance, en allant vers des musiques populaires, mais l’inverse se pratique peu, comme si une cloison se dressait entre les interprètes des musiques « populaires » et celles, savantes, trônant dans leur empyrée, inatteignables… ». En musique, « la propriété, c’est du vol », personne n’a à s’arroger tel ou tel genre, tel ou tel domaine, « elle appartient à tous ! ».

Ensuite, la musique se conjugue avec d’autres domaines. Avec l’historien Patrick Boucheron et la joueuse de flûtes kaval Isabelle Courroy, Bruno Allary propose un spectacle, Contretemps (dont le CD sortira à la rentrée 2020), où les mots de l’historien tissent avec la poésie des musiques qui empruntent aux guitares électriques comme aux instruments plus traditionnels (flûtes), une nouvelle forme où se catapultent les temps, où le Moyen-Âge nous redevient proche, où le passé et le présent se parent de nouvelles résonnances…

Un présent chargé de futurs

Grâce à la convention signée avec le théâtre Durance pour une période de trois ans, s’ouvrent de nouvelles perspectives, dans les domaines de la transmission, diffusion et création, avec de vraies rencontres entre les collectifs : les équipes de l’Éolienne, lieu d’ancrage de la compagnie Rassegna depuis dix ans, et du théâtre seront amenées à échanger sur leurs pratiques, sans compter la commande de création. « J’ai enfin du temps pour penser, composer, répéter, encore et encore ! », se réjouit Bruno Allary. Il s’agira du troisième volet du triptyque consacré au temps (dont les premiers sont Il Sole non si Muove et Contretemps), Qui-vive ! (prévu le 11 mars 2021 à Château-Arnoux-Saint-Auban). « J’ose m’atteler à la musique baroque, qui me semblait la plus lointaine ». « L’idée est de nous remettre dans l’état de quasi-sidération qui a été celui des premiers auditeurs de cette musique, tenter de rejouer de manière à ce que tout soit un peu en intranquillité, renouer avec les bruits résiduels des instruments de l’époque… Aujourd’hui, on va de plus en plus vers la pureté, or toutes ces musiques ont leur part de bruits, et je propose de nous ramener à l’intérieur de ces compositions baroques du XVIIe avec les instruments d’aujourd’hui. »

Pour ce faire sont rassemblés Carina Salvado, chanteuse de fado (et percussions), Clémence Niclas (flûtes à bec), Nolwenn Le Guern (viole de gambe), Bruno Allary (chant, guitares électriques et baroques) et Isa L.Atipik (turntable). Cette dernière, première femme championne de France de Djs DMC 2019, ainsi que 3e mondiale de cette discipline (catégorie Battle) où elle était aussi la première femme à concourir, « fait chanter ses disques, rejoint par son mouvement la spirale baroque, dans quelque chose qui incarne ses ostinatos et le bruit qui va avec ! », explique Bruno Allary. Attention ! Le bruit signifie simplement la présence de la matière, du souffle, des gestes, de l’incarnation de la musique dans la chair des instruments ! La beauté est essentielle. « Je suis sans cesse en quête du beau, c’est par lui que naît l’émotion ».

Un lieu de rencontres culturelles

« L’Éolienne retrouve enfin son immeuble, qui était en travaux, menaçant d’effondrement, et la Maison du Chant d’Odile Lecour nous a accueillis avec générosité durant quinze mois » souligne-t-il. Rassegna est de nouveau dans ses murs en ce début 2020 et Claire Leray, sa directrice de production, a réussi le tour de force de concentrer la programmation de l’année entre janvier et mai, d’où un calendrier dense ! Les contes sont particulièrement présents, cent quarante spectacles « hors les murs » sont prévus, avec une constellation de conteurs dont la venue colle toujours au plus près des propositions musicales et des lieux.

Générosité, goût du beau et un inextinguible appétit de découverte… De quoi nourrir nos impatiences !

MARYVONNE COLOMBANI
Janvier 2020

Photographie : Bruno Allary © Muriel Despiau