Entretien avec Julien Blaine, "anartiste" marseillais

Bon débarras !Vu par Zibeline

• 3 juillet 2020⇒9 août 2020 •
Entretien avec Julien Blaine,

Julien Blaine, « l’anartiste marseillais », offre ses œuvres aux visiteurs de son Grand dépotoir. Entretien.

D’aucuns vous connaissent sous le nom de Julien Blaine, d’autres sous celui de Christian Poitevin. Lequel a votre préférence ?

Julien Blaine : Julien Blaine ! C’est mon pseudonyme, je l’ai choisi quand je suis sorti du cours préparatoire. D’abord je trouvais que Poitevin n’était pas très joli, et Christian est un prénom exécrable qui a une référence monothéiste absolument ignoble ! C’est tout ce que je détestais déjà enfant. Bien sûr, quand on est enfant, on ne veut pas tout de suite s’appeler Julien Blaine : quand on est un grand poète international et qu’on a sept ans, on a besoin d’un prénom composé. Donc je m’appelais Charles-Julien, mais Charles-Julien quoi ? Comme je suis né en Provence, c’est devenu Charles-Julien Colline, puis je l’ai transformé en Charles-Julien Colaine, puis en Charles-Julien Coblaine, mais c’était un peu trop long. C’est devenu Julien Blaine, ça c’était bien, j’avais huit ans et je n’ai plus jamais changé à part à quelques occasions, pour faire un polar ou un truc comme ça. Christian Poitevin aujourd’hui n’a plus de sens : Robert Vigouroux dont j’ai été l’adjoint est mort, mon père et ma mère aussi, je crois que plus personne ne sait que je m’appelle Christian Poitevin.

Vous êtes poète expérimental, performer, plasticien, initiateur de formes, de revues, de festivals et même de centres d’art. Décidément l’idée de dédoublement ne vous fait pas peur !

Le seul terme que je refuse aujourd’hui, à 77 ans passés, c’est expérimental. Je pense que j’ai fait suffisamment d’expériences pour dire « laissons l’expérience aux jeunes gens, moi je sais où je vais ». Je sais très bien ce que je dois faire et je continue à faire ce que je fais. La spéculation du marché de l’art ne m’intéresse pas, mais faire mon travail, oui. Je suis un poète qui a un rapport très important avec le corps et la voix, et toute manifestation plastique ou installation est une partition pour faire ce que j’ai à faire.

Vous n’aimez pas les étiquettes ; par volonté de rester libre ou simplement par curiosité permanente ?

Je fais tranquillement mon travail. Ce sont les autres qui ont besoin de mettre une étiquette. Quand j’ai commencé cela s’appelait le happening, puis event, aujourd’hui performance. De la même façon qu’il y a eu la poésie visuelle, puis la poésie concrète, la poésie élémentaire… pour moi, vraiment, la poésie n’a pas besoin d’épithète. On ne dit pas pour Mallarmé que c’est de la poésie hermétique, même si en son temps cela s’appelait ainsi. Le mouvement s’est tellement cristallisé qu’on n’a plus besoin d’étiquette. Depuis Tarkos, Charles Pennequin et j’en passe, ça y est, l’expérience est terminée, on a gagné : ça s’appelle la poésie.

Après 60 ans de présence artistique, vous décidez de faire vos adieux à la scène. Qu’est-ce qui a prévalu à votre décision de faire Le Grand dépotoir ?

On s’est aperçu en ce milieu du XXIème siècle qu’il y avait deux Histoires de l’art. Celle de la spéculation et celle de la transformation. J’ai toujours été quelqu’un qui croit que la poésie peut modifier notre rapport au monde. C’est une idiotie ! On a perdu. Mais de François de Billon à Francis Ponge, tous les poètes ont pensé que la poésie pouvait rétablir la situation par rapport à l’injustice, à la liberté, à toutes les notions fondamentales de l’humanité. Je suis dans cette histoire, qui a fait faillite ou non, seul l’avenir le dira. L’autre est celle de la spéculation : je ne vais pas prendre tel artiste ou tel poète parce que je l’aime mais parce que je sais qu’il va prendre de la valeur marchande. Ou tu es Jeff Koons ou tu dis « on a perdu mais soyons radical ». Donc si je ne vends plus rien, je jette tout ? Non, je ne jette pas tout car c’est toute ma vie, mais je dis « je vous l’offre, prenez-le, c’est gratuit ».

Le Grand dépotoir n’est ni une rétrospective, ni un hommage car vous êtes bien vivant. Êtes-vous aussi anti conventionnel qu’il y a 60 ans ?

Je suis beaucoup plus libre car il y avait des tas de contingences quand j’étais adolescent ou étudiant, ou jeune travailleur, par rapport à comment mener sa vie en tant que poète. Il fallait trouver une solution accessoire, parallèle, pour vivre. Aujourd’hui je peux faire absolument tout ce que je désire et vivre par rapport à ce que j’estime le plus important au monde : la poésie. Je dis toujours « Faites ce que vous avez envie de faire, ne restez pas dans cette espèce d’aliénation et d’addiction aux interdits ! ».

Tout donner, c’est par envie de transmettre aux jeunes générations ou de laisser des traces ?

Si vous venez ici, et que cela vous intéresse, cela signifie que vous avez compris. Donc je vous l’offre. C’est absolument ce qui se passe. Je suis content. Une institutrice de la Belle de Mai, ce quartier populaire où les blacks, les blancs, les gitans et les beurs se mélangent, est venue voir l’exposition avec de jeunes enfants du cours élémentaire, leurs questions étaient incroyables ! Ce qui m’a toujours obsédé dans la vie, c’est le mélange des disciplines culturelles. C’est ça l’art contemporain. La chance de Marseille et de cette région, c’est le mélange des origines et des cultures.

C’est une vision très optimiste.

Oui, parce que le pouvoir te donne toujours l’idée que tu as perdu. Le travail de Macron aujourd’hui, de Poutine, de Trump ou d’Erdogan c’est de dire « c’est moi qui ai raison ». Non ! Ils n’ont rien compris.

Justement : votre dernière action est-elle un pied de nez ou un bras d’honneur ?

Un pied de nez c’est un peu modeste, et insuffisant. C’est plutôt un bras d’honneur.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2020

Le Grand dépotoir, jusqu’au 9 août (lire ici notre critique)
Julien Blaine
3ème étage du Panorama
L’artiste est présent du mercredi au dimanche de 14h à 19h
La Friche la Belle de Mai, Marseille

Photo : Le Grand Dépotoir – Julien Blaine © Caroline Dutrey

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