Zibeline en Autriche ! Sur la piste de la mystérieuse 63e Conférence de Bilderberg

Bilderberg is watching you

• 11 juin 2015⇒14 juin 2015 •
Zibeline en Autriche ! Sur la piste de la mystérieuse 63e Conférence de Bilderberg - Zibeline

Saviez-vous que de fin mai à mi-juin, les accords de Schengen ont été suspendus et les contrôles aux frontières rétablis entre l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie ? Que durant cette période, plusieurs postes militaires étaient répartis en Bavière et dans le Tyrol ? Que des kilomètres de route ont été fermés à la circulation, bloqués par des barrages policiers 24h/24 ? Saviez-vous que ces dispositions ont été prises en raison du G7 et de la Conférence de Bilderberg ?

Si tout le monde entend parler du G7, Bilderberg demeure mystérieux… Or depuis 1954, cette Conférence rassemble, une fois par an, des personnalités du monde politique, bancaire, industriel ou médiatique, venues essentiellement d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale. La plus grande opacité, entretenue par les organisateurs et les participants, règne autour de cette conférence. Une culture du secret accompagnée par la majorité des médias : bien que leurs dirigeants ou journalistes y soient parfois invités, les organes de presse français ne proposent aucune couverture de cet événement, qui reste ignoré de la plupart de la population. Cette année, la réunion avait lieu du 11 au 14 juin dans un luxueux hôtel des Alpes autrichiennes. Zibeline s’en est approchée au plus près, pour tenter de percer le mystère Bilderberg…

Secrets d’actualité

Le G7 s’est donc tenu en Allemagne les 7 et 8 juin, sous le feu des médias. Ils étaient absents lors de la 63e Conférence de Bilderberg, pourtant organisée en Autriche dans la foulée, du 11 au 14 juin. À trois jours d’intervalle et à 50 km de distance…. Des centaines de journalistes se trouvaient en Allemagne pour le sommet officiel. Ils avaient quitté la région depuis longtemps quand débutait le sommet informel. De fait la conférence n’est relayée par aucun grand canal de presse : ceux qui diffusent l’information sont de rares médias indépendants ou alternatifs, quelques bloggers militants et des réseaux sulfureux qui essaiment sur le web. Bien souvent, ce sont ces derniers qui rassemblent le plus d’audience.

Le cas de la Conférence de Bilderberg est frappant. Une recherche Internet sur le sujet mène rapidement vers des sites au conspirationnisme galopant, où cette réunion de l’élite occidentale est décrite comme le repaire de la société secrète des maîtres du monde. Avec un double effet à la clef : les plus crédules s’engouffrent dans le fantasme, les plus rigoureux le jugent grotesque et passent à autre chose. Complotisme pour les uns, déni pour les autres. Où se situe la vérité ? Si les médias restent si peu nombreux à s’intéresser à la Conférence de Bilderberg, comment les opinions pourraient-elles évoluer ? Et n’est-il pas, en soi, troublant, de constater qu’un tel déploiement de force ne suscite aucune curiosité des groupes de presse, des journalistes ?

Oligarchie capitaliste

Il faut dire que le secret, au sein du groupe Bilderberg, est une marque de fabrique. Fondé en 1954, il doit son nom à l’hôtel où eut lieu la première conférence, aux Pays-Bas. Quelques politiciens et industriels européens et américains, soucieux de renforcer les liens transatlantiques, et de résister au communisme, en lancèrent l’idée. Depuis lors, le groupe Bilderberg organise une conférence annuelle, à laquelle sont conviées 130 à 140 personnalités. Durant des années, ces réunions n’étaient connues que de ceux qui y assistaient. La politique, la finance, l’industrie et les médias composent pour l’essentiel les activités des invités, tous issus, à de très rares exceptions, des USA, du Canada, d’Europe occidentale et de Turquie.

Un comité directeur, d’une trentaine de membres, sélectionne les invités. Depuis 2012, le Français, Henri de Castries, PDG d’AXA, préside le comité directeur, qui compte des noms tels que Jean-Claude Trichet, José Barroso, Mario Monti, Thomas Enders (PDG d’Airbus), Robert Zoellick, du groupe Goldman Sachs, ou Nicolas Baverez, éditorialiste régulier du magazine Le Point. Chaque année, plusieurs thèmes, relatifs aux stratégies économiques ou géopolitiques, sont au programme de la conférence. Les participants se doivent de respecter le secret des discussions, mais peuvent ensuite utiliser le fruit des échanges, sans en révéler la provenance. Des journalistes tels que Nicolas Barré (2013), directeur de la rédaction des Échos, ou Nathalie Nougayrède (2014), ancienne directrice du Monde, ont fidèlement respecté la clause de confidentialité.

L’effet Internet

L’opacité de l’organisation a pourtant été fissurée par l’ère Internet des années 2000 et les rumeurs autour de cette conférence ont commencé à se répandre. Il n’existe aucune archive officielle des réunions antérieures à 2010. Depuis cette année-là, comme contraint de se dévoiler un peu, le groupe Bilderberg a créé un site web, sur lequel il publie le nom des participants et la liste des sujets. La teneur des débats reste cependant totalement secrète, la presse (hormis les invités) n’a aucun accès au lieu de la conférence et la seule communication se résume au strict minimum publié sur le site web. Mais en réalité, les médias ne cherchent même pas à couvrir l’événement. Sur place, quelques journalistes autrichiens, des télévisions russes et surtout des médias alternatifs du web, plus ou moins fiables, suisses, hollandais, canadiens, américains, comme We Are Change, We Are Change Rotterdam ou Press For Truth. Leurs animateurs tanguent parfois entre activisme et journalisme, mais ces concepts peuvent très vite se confondre aux abords du Bilderberg, où le harcèlement de la presse est aussi une stratégie (voir ci-dessous).

Difficile, dans ce contexte, d’enquêter, d’obtenir des précisions sur le déroulement des échanges et de définir quelle est l’influence du Bilderberg sur les orientations politiques et stratégiques des gouvernements. Un tel manque de transparence donne cours à une foule de spéculations. Les enjeux issus des discussions peuvent-ils s’étendre au-delà de ces quatre jours annuels et peser sur le fonctionnement des états ? Pour ne parler que de la France, l’an passé, Fleur Pellerin, qui n’était pas encore ministre de la Culture, et Emmanuel Macron, qui n’était pas encore ministre de l’Économie, faisaient partie des invités. Cette année, Laurence Boone, qui lui a succédé au poste de conseillère économique du président François Hollande, a été conviée. De quoi susciter des interrogations !

Un déni de démocratie

L’édition 2015 comptait 129 invités, elle s’est tenue en Autriche, à l’Interalpen Hotel, un complexe luxueux perché au cœur de la forêt alpine, près de la petite ville de Telfs, à une vingtaine de kilomètres d’Innsbruck. Outre le président du comité directeur, neuf Français étaient présents, dont Alain Juppé, Patrick Calvar (directeur de la DGSI), Gilles Kepel (politologue, spécialiste de l’islam), ou Benoît Cœuré (membre du directoire de la BCE). Les thèmes abordés, et surtout les débats qui y seront liés, concernent tous les citoyens : intelligence artificielle, cyber sécurité, terrorisme, stratégie européenne, Grèce, Moyen-Orient… Mais, comme à l’accoutumée, rien ne filtrera de ces quatre jours en secret. Les réflexions, décisions, orientations sont prises à l’abri des regards, sans mandat des peuples (contre leur intérêt ?), et sans en rendre compte : en tout déni de démocratie.

Le seul spectacle qu’offre le Bilderberg, c’est un ballet de berlines noires aux vitres fumées qui franchissent le barrage de police pour rejoindre l’hôtel. Dès le 10 juin, la route qui mène à l’Interalpen Hotel a été fermée à la circulation sur une dizaine de kilomètres. Les accès étaient bloqués de part et d’autre par deux check-points. Les sentiers alentours et la forêt étaient surveillés en permanence. Le dispositif policier autrichien appliqué lors du G7 a été amplifié. Les moyens de sécurité d’une rencontre officielle entre chefs d’États ont été décuplés pour protéger une conférence privée, secrète et totalement verrouillée. Et transformer une paisible route de montagne en véritable zone d’exception.

Une addition très salée

À Innsbruck, un collectif de protestation s’est formé, pour dénoncer ces moyens démesurés, à la charge du citoyen. L’une des actions organisées a permis de faire brièvement sauter un verrou. Le 12 juin, quelque 200 personnes ont pu franchir le barrage et mener une action de protestation aux portes de l’hôtel. Banderoles déployées, musique, pendant trois heures s’est déroulé un rassemblement paisible, à très bonne distance des conférenciers, qui sont évidemment restés invisibles. «J’ai commencé à demander les autorisations en février !», confiait Klaus Schreiner, artisan de ce petit exploit. Vu le nombre de camions de police stationnés dans les alentours, tout avait été minutieusement préparé pour que cette «intrusion» puisse avoir lieu. Officiellement, 2100 policiers sont mobilisés. Mais le porte-parole de la police autrichienne indiquait qu’il ne pourrait donner un chiffre exact qu’à l’issue de la conférence (écoutez son interview sur webradiozibeline).

Idem pour le coût. Günther Platter, gouverneur du Tyrol, a communiqué le chiffre de 5,6 millions d’euros à la charge de l’état autrichien pour la sécurité du G7 et du Bilderberg, précisant que la conférence privée englobait la majeure partie de cette somme.

D’ailleurs ce chiffre déjà démesuré ne concerne que les forces de police : il n’inclut ni le déploiement de postes militaires fixes, avec véhicules blindés et radars, ni le contrôle aérien et son cortège d’avions et d’hélicoptères. Au final, la note du Bilderberg pourrait s’avérer très salée pour les contribuables autrichiens. Heinz Fischer, le chef de l’État, était parmi les invités de la conférence. Peut-être aura-t-il réussi à négocier un arrangement ? Mystère…

JAN-CYRIL SALEMI
Juin 2015

Intimidation policière

Le 10 juin, veille de l’ouverture de la conférence, j’ai été longuement contrôlé par trois policiers autrichiens en civil, près de Telfs. Un peu plus tôt, j’avais réalisé quelques photos des barrages policiers et du poste militaire. Sans me cacher, en demandant chaque fois l’autorisation, en montrant ma carte de presse. Les policiers en civil ont contrôlé ma carte d’identité, ils l’ont prise en photo et ont minutieusement regardé ma voiture, me disant notamment que le plastique cassé du feu arrière pourrait me causer des problèmes en cas de contrôle par la «police routière».

Puis ils ont exigé que je leur montre les photos contenues dans mon appareil. J’ai longuement protesté, mais j’ai dû céder. Ils ont alors imposé que j’efface certaines photos où le visage des policiers était reconnaissable, alors même que je garantissais que ces visages seraient floutés. J’ai refusé plusieurs fois puis je n’ai eu d’autre choix que d’accepter. Je faisais défiler les photos, le policier me disait «celle-ci», et je l’effaçais. Sur la trentaine de photos prises ce jour-là, j’ai dû en effacer une dizaine.

J.-C.S

Photos : Protestation à l’Interalpen Hotel Bilderberg 2015 © Jan-Cyril Salemi

Protestation-à-l'Interalpen-Hotel,-Bilderberg-2015-©-Jan-Cyril-Salemi