Entretien avec Benoît Payan, élu Socialiste, sur la politique culturelle du Printemps marseillais

Vers un printemps culturel Marseillais ? Réponse de Benoît Payan

Entretien avec Benoît Payan, élu Socialiste, sur la politique culturelle du Printemps marseillais - Zibeline

Le Printemps Marseillais, mouvement sans précédent qui allie les gauches à Marseille, a-t-il un programme culturel ? Enquête sur les désirs et les visions de chacun…

La question a été posée par Zibeline, en conférence de presse, lors de l’annonce officielle de la naissance du Printemps Marseillais. Le mouvement de rassemblement des gauches et des engagements associatifs a-t-il un programme culturel, une commission culture ? Vaguement évoquée dans un des quatre piliers fondateurs (égalité, écologie, activité économique, démocratie), la culture ne serait-elle qu’une question d’égalité ?

Enquêtant plus avant, Zibeline a interrogé les quatre principaux courants politiques de ce printemps, ainsi qu’un membre du collège citoyen.

Contrairement à l’impression de flou qui pouvait se dégager des prises de positions jusqu’alors, une grande cohérence des réponses apparaît, et des lignes de force communes : participation citoyenne, démocratisation, proximité, pratique artistique, mais aussi soutien affirmé aux artistes, refus de la culture spectacle, dénonciation de l’instrumentalisation s de la culture à des fins de communication…

Des propositions concrètes sont avancées, des moyens pour y parvenir, avec des nuances de priorité selon les tendances. Mais tous mettent la culture, les artistes, les habitants au cœur de ce printemps désiré…

Ils ont cependant un autre point commun : Aldo Bianchi, président de l’association Marseille et moi, Jean-Marc Coppola (PCF), Michèle Rubirola (EELV) Benoît Payan (PS) et Sophie Camard (FI) ont tous ont été extrêmement prolixes ! L’ensemble dessine un programme…


Entretien avec Benoît Payan, Porte-parole des Socialistes de Marseille, Membre du Printemps marseillais.

Zibeline : Quelle est la place de la culture dans ce Printemps Marseillais ?

Benoît Payan : Le titre de Printemps Marseillais est déjà un signe. Le projet pour changer cette ville est par essence culturel, au sens large du terme. Il faut une alternative politique bien sûr, mais il faut aussi changer la « culture » de cette ville où le pouvoir méprise les habitants, nie les politiques publiques, notamment culturelles, et ne répond que par le clientélisme.

Pour moi, la culture peut-être un outil de réconciliation et d’unité de notre ville, c’est pour ça que nous la voulons présente partout !

Sa force est de créer du commun, c’est évidemment visible dans les grands moments culturels, lorsque les Marseillais se rassemblent par milliers, mais aussi et surtout lorsque la culture fait vivre des quartiers et se rencontrer des habitants. C’est aussi par la culture que le lien peut se créer, et dans une ville trop morcelée comme la nôtre c’est indispensable.

La culture sert aussi l’émancipation : c’est par elle que l’on développe une vision ouverte et optimiste de la société, car elle est une fenêtre sur d’autres horizons. Dans un contexte de grandes mutations, sources d’inquiétudes, il faut être offensif avec la culture : chercher à la développer partout, pour tous. Enfin, elle doit être un prisme de notre développement urbain : c’est une façon de penser la ville, de créer des lieux de retrouvailles dans nos quartiers, des espaces de vie.

Le Printemps Marseillais compte déjà de nombreuses personnes impliquées dans la vie culturelle. Certains aussi participent anonymement. C’est d’ailleurs incroyable qu’il existe une crainte pour les financements publics si certains parlaient à découvert. Dans quelle ville vivons-nous où les gouvernants utilisent leur pouvoir pour bloquer les critiques ? Mais le Printemps n’est qu’à son début, et il va continuer de se nourrir des apports des artistes et des professionnels.

Quel bilan tirez-vous de la politique culturelle de la Ville de Marseille ?

Y a-t-il une politique culturelle de la Ville de Marseille ? Il y a une vie culturelle, des artistes, des musées, des théâtres… Mais rien de cohérent au niveau des politiques publiques. Ce manque de structuration globale, de vision long terme, de diagnostic solide empêche l’émergence d’un écosystème capable de développer notre tissu culturel et de répondre aux besoins du territoire, des Marseillais, et des acteurs culturels.

Il y a eu MP2013, discutable mais un moment exceptionnel, et surtout rien derrière. Ce qui aurait dû être un catalyseur, et le début de quelque chose de profond et structurant sur l’ensemble de la ville, a finalement été éphémère.

Même ceux qui ont porté 2013 regrettent ce manque de stratégie de long terme.

Si ce n’est cette passion nouvelle de la majorité actuelle pour les labels, de l’échec de la coupe de l’America à la capitale du sport, en passant par la gastronomie… qui mobilisent toute la puissance publique pour finalement pas grand-chose de durable.

À cela s’ajoute une logique de petit saupoudrage, un peu de soutien pour éviter les protestations, mais sans stratégie, sans lisibilité, sans innovation, sans mise en valeur, sans effet fédérateur. Les opérateurs font un travail de terrain remarquable, mais ils doivent le faire envers et contre tout : pas de subvention, pas d’interlocuteur, labyrinthe administratif pour obtenir l’autorisation d’intervenir en espace public, demandes de subventions sans réponse ou très tardives. Un des enjeux sera donc de fluidifier les relations avec les opérateurs, faciliter les démarches, pérenniser les projets, améliorer le dialogue et la transparence, poser les axes de priorité clairs et lisibles.

Evidemment que tout n’est pas à jeter, il y a des personnes de qualité et des nominations intéressantes, mais, contrairement aux villes comparables, il n’y a aucun intérêt des pouvoirs publics locaux actuels pour la culture.

Depuis quelques années, on assiste à l’ouverture de lieux culturels transitoires avec le soutien de la Ville, mais uniquement pour appuyer des opérations immobilières ! Pourquoi ne pas penser de tels lieux de manière pérenne ? Des lieux mixtes, création artistique, action culturelle, social, services à la population, etc. Ces lieux peuvent être une réponse à l’enclavement des quartiers hors centre-ville, et devenir des espaces riches et dynamiques, tant pour les opérateurs culturels et les artistes que pour les citoyens.

Voyez Nantes, voyez Rennes, voyez Lille, il y a des grands professionnels (à Marseille aussi), des services ou élus engagés (ici peu), mais il y aussi et surtout un projet incarné par une volonté politique. Ici, tout se résume souvent aux coups de comm’.

Quels sont les axes principaux de la politique culturelle que vous comptez mettre en place ?

En creux, le bilan de la ville dessine ce qu’il nous faudra conduire.

Remettre les choses à plat et dans l’ordre, dialoguer avec l’ensemble du monde culturel, des artistes aux publics, pour construire avec eux une vision à long terme et globale, pas la culture en silo par discipline ou par catégorie d’équipement mais en écosystème qui répond à tous les besoins. Identifier les trous dans la raquette en termes de territoire, de disciplines, de modalités d’action, etc., et simplifier les relations pour encourager les actions, partout et pour tous.

S’il faut être plus concret, je retiendrais deux axes, un principe et une méthode.

Il faut se mobiliser fortement sur l’art et la jeunesse. Des choses existent, dans le cadre scolaire, dans le périscolaire, dans les centres sociaux, avec les associations qui travaillent dans tous les quartiers de la ville, avec les structures labellisées. Des financements de l’État ou des collectivités existent. Mais il n’y a pas de plan global. En décrétant cet objectif prioritaire, en fléchant des moyens, la Ville peut être le ciment d’une mobilisation générale. Il faudra réunir toutes les personnes engagées sur ce front et, avec elles, définir une stratégie globale, pointer les blocages, créer des synergies, faire apparaître des projets collectifs, décloisonner les approches.

La deuxième priorité sera donnée à la présence de l’art dans l’espace public. Cette ville a besoin de se recoudre, trop de quartiers laissés à l’abandon, pas d’espaces partagés, une frontière insupportable entre Nord et Sud. Or il y a une grande soif des artistes, des structures et surtout des Marseillais à voir métamorphoser l’espace public, que cela soit par des œuvres pérennes, des installations temporaires, des spectacles pointus ou des rendez-vous festifs. Il existe déjà des choses, et beaucoup de désir en ce sens.

Ces deux axes ne sont bien sûr pas exclusifs d’autres sujets importants, le cinéma, des musées, la lecture publique, le spectacle vivant, les arts numériques, le tourisme, notamment local, le patrimoine, les dimensions européenne et méditerranéenne, l’absolue nécessité de la création, l’implication des citoyens dans les œuvres, la coopération métropolitaine… Mais enfance et espace public sont des sujets transversaux, ils sortent de la logique des disciplines artistiques et placent l’art et la culture au cœur d’un projet global d’un renouveau de notre ville.

Le principe, c’est que la question culturelle est par essence transversale. Les autres secteurs de l’action municipale, écoles, transports, tourisme, aménagement urbain, relations internationales, politique de la ville… auront tous une dimension culturelle qui ont leur regard singulier à y apporter.

Et enfin, une méthode : transparence, synergie, mobilisation. Il faut sortir d’un système pervers (et onéreux) où les acteurs culturels sont mis en compétition, doivent flatter le pouvoir pour pouvoir travailler. Quant aux marseillaises et marseillais, ils sont perdus devant 1000 propositions intéressantes mais séparées. La Ville proposera des thèmes, lancera ou favorisera les initiatives collectives où chacun, artiste ou organisateur, pourra garder sa singularité au sein de rendez-vous publics clairs et accessibles à tous.

Comment comptez-vous financer cette politique culturelle ?

Comme souvent en politique, tout est une question de priorités et de volonté. L’argent existe : il est simplement très mal utilisé. Pour s’en convaincre il suffit de regarder ce que la ville dépense dans l’acquisition de labels, de grands coups médiatiques, au détriment de la culture du quotidien. La répartition actuelle des financements culturels doit également nous amener à penser à des rééquilibrages.

C’est d’ailleurs plus généralement par l’utilisation de l’argent public que l’on comprend le mieux la politique culturelle de la municipalité : d’un côté 450 000 euros pour Red Bull, d’un autre des difficultés énormes pour accompagner les opérateurs culturels du quotidien.

Bien sûr que la Ville est dans une situation financière difficile, et il y a des priorités incontournables comme le logement, l’éducation. Mais déjà, en mettant fin au gâchis actuel, en fédérant les énergies, en s’appuyant sur les dispositifs nationaux et européens pour obtenir les investissements nécessaires pour l’opéra, les festivals et les bibliothèques, il y a de quoi développer une politique culturelle autrement plus audacieuse.

Quand on parle d’art et jeunesse ou d’espace public, ou quand l’action culturelle croise d’autres secteurs comme les écoles, on voit bien qu’il peut exister des financements extérieurs à ceux dédiés entièrement à la culture. Il ne s’agit pas ici d’opportunités, mais bien d’un choix que la culture, jamais ghettoïsée, irrigue toutes les politiques de la municipalité.

Quel message voudriez-vous adresser aux acteurs culturels et aux artistes de la ville ?

Tenez bon ! On le sait, la disparition des emplois aidés, les baisses de budgets et le désintérêt du pouvoir en place font que les temps actuels sont difficiles.

Notre ville est abimée, délaissée, blessée. Mais elle a en elle une énergie, des talents. Elle a besoin d’un récit, et les artistes, par leur capacité, leur imaginaire, leur regard décalé, peuvent être les vecteurs de ce renouveau marseillais. Ne vous laissez pas gagner par le pessimisme désabusé bien connu à Marseille. Engagez-vous, comme vous voulez, où vous voulez, mais faites-vous entendre, criez, inventez, cette élection est un moment unique pour changer le destin de cette ville. Je suis convaincu que le printemps arrive.

Marseille est une ville d’art, nous avons tous eu tendance à l’oublier, mais notre ville a toujours su accueillir la création : les impressionnistes, les cahiers du sud, l’émergence de la culture rap. On a pu craindre que l’absence de politique culturelle ait étouffé la création, mais elle est toujours là : fourmillante car résiliente, des planches d’un petit théâtre de quartier, jusqu’aux honneurs des César.

Il ne manque pas grand-chose pour qu’elle refasse pleinement surface. Il faut le faire savoir, après l’hiver vient le printemps.

Qu’est-ce pour vous qu’une démocratie culturelle, et est-ce ce que vous souhaitez pour Marseille ?

Le terme est complexe, il recoupe plusieurs notions encore en débat et essaie de revisiter la notion un peu usée de démocratisation culturelle.

La démocratie culturelle, elle est contenue dans ma volonté de bâtir une stratégie avec les artistes et les acteurs, de fédérer les initiatives non pas pour faire moins mais pour faire plus, pour que les marseillaises et les marseillais puissent franchir la porte des lieux culturels, pour que grâce à la culture l’espace public redevienne un espace commun.

La méthode de mobilisation collective laissera la place aux initiatives les plus inventives, avec cette absolue nécessité que cette nouvelle manière de faire parle réellement au plus grand nombre, que les marseillaises et marseillais s’y sentent réellement conviés. Il nous faudra tenir les deux bouts : encourager davantage les pratiques innovantes et amateurs, appuyer les opérateurs de l’éducation populaire, reconnaître la diversité culturelle et les pratiques éloignées de la culture institutionnelle. Mais également rendre accessible à tous et toutes cette culture plus institutionnelle, des bibliothèques, des scènes nationales, des musées, etc., qui est aussi indispensable, et donc renforcer la structuration des équipements et leur ouverture, notamment dans l’équilibre territorial.

Entretien réalisé par DOMINIQUE MARÇON
Octobre 2019

Photo : Benoît Payan c X-D.R.