Portrait du plasticien Abdelkader Benchamma en sortie de résidence à la Halle tropisme

Benchamma garde la ligne

Portrait du plasticien Abdelkader Benchamma en sortie de résidence à la Halle tropisme  - Zibeline

La Halle Tropisme accueillait à Montpellier le plasticien Abdelkader Benchamma, qui prépare une exposition pour la Collection Lambert. Portrait.

Ce qui frappe, d’emblée, c’est sa détermination. Une douce détermination. Quelque chose qui s’impose, qui en impose. Pas dans un ton de voix qui chercherait à passer en force, encore moins dans un état d’esprit arriviste. Non : le débit est posé, le discours laisse une grande place au doute, à la découverte. Alors ? Par où passe cette intrinsèque certitude qui se diffuse à l’écoute d’Abdelkader Benchamma ? Peut-être tout simplement dans la façon qu’il avait d’accueillir tous ceux qui, ce jour-là à la Halle Tropisme, passaient dire bonjour, faire un point d’organisation pour sa sortie de résidence le lendemain. Étonné de ce ballet de visites, il reste disponible, zéro stress détectable ; il suit sa ligne, qu’il laisse s’interrompre parce qu’il sait -cela semble une évidence- où elle le mène.

« J’ai toujours dessiné, raconte celui qui est reconnu aujourd’hui comme un artiste majeur du dessin contemporain, je ne voulais pas arrêter, même si cela faisait vieillot. » C’était ce qu’on disait de sa pratique, lorsqu’il est entré aux Beaux-Arts de Montpellier. À la fin des années 90, ce n’était pas très glamour de jouer du crayon ou du pinceau : « Je faisais à ce moment-là de la peinture figurative, et il n’y avait rien de plus ringard à l’époque ! On nous poussait à l’art vidéo, au son, à la performance, personne ne peignait. Ou alors, il fallait faire du Supports/Surfaces ». Et « les carrés et les rectangles qu’on nous imposait », ceux du mouvement montpelliérain qui s’était constitué, porté par l’effervescence contestataire de Mai 68, comme l’une des dernières avant-gardes, ce n’est pas ce qui intéressait l’élève Benchamma. Alors il impose son trait, il tient sa ligne : « Je bossais beaucoup, j’étais un bon élève, les profs me respectaient ». Diplôme en poche (2000), il s’inscrit aux Beaux-Arts de Paris, et arrête la peinture. La fronde de première jeunesse n’avait plus à s’exprimer. « Je me suis mis à lire beaucoup : Borges, Kafka, Beckett, Burroughs. » Il commence à couvrir de mots les murs de son studio, « un travail d’écriture graphique » : des phrases, tirées de ses lectures, transcrites à la machine à écrire, et des dessins qu’il collait dessus. Un dialogue de mots et de traits entre le noir de l’encre du ruban et le blanc du papier. D’où ressort ce qui marque aujourd’hui si fortement son style. « J’ai fait du noir et blanc ma contrainte : une feuille blanche, un stylo noir, sans gomme ; pas de repentir possible. » Les mots, peu à peu, restent dans les livres, il « les transforme maintenant en dessins ». Et la figuration mue dans une abstraction qui tourbillonne littéralement de sens. 

Morceau d’univers
Sur le sol de la « Menuiserie » de la Halle Tropisme, le futur diptyque de 7 mètres de long (l’une des pièces qui sera dévoilée dans son exposition avignonnaise en octobre prochain à la Collection Lambert) déroule l’art d’Abdelkader Benchamma tel qu’il l’affirme depuis une dizaine d’années. Un peu de couleurs s’immiscent entre les lignes (du bleu, du cuivre), beaucoup de noir, la technique est mixte (vernis, gravure, peinture, encre, stylo, fusain), et le trait, toujours, sans retour. Des lignes : des cernes de tronc, ou des stries d’écorce, quelque chose qui a à voir avec des éléments inscrits dans notre album d’images immémorielles. Cela pourrait être aussi des strates géologiques, des courbes de vagues. L’extrême précision des traits, loin d’enfermer l’intention dans un discours pointilleux, emporte au contraire vers des dimensions vertigineuses. L’immensité du temps passe sur ces 9 mètres de toile. C’est un morceau d’univers, bien au-delà de notre Terre, que cette œuvre, Engramme, prend en charge. Benchamma s’est emparé de ce mot venu de la neurophysiologie pendant sa résidence -fondatrice- à la Villa Médicis (2018-2019). « C’est le support de la mémoire, sa trace biologique, qui subsiste dans le cerveau. » Dans son dessin, on trouve bien en effet ce flux, cette fulgurance d’un souvenir inconnu, mais qui nous habite malgré tout. Depuis quelques années, il dessine un carnet de rêves ; on aimerait s’en imprégner aussi, pour partager une partie de son inconscient : il sait si bien aller chercher le nôtre ! Il travaille une matière collective, qu’il réunit dans une collection personnelle d’images et de savoirs : quelque chose en marge de la science et de l’occultisme, entre Jules Verne et Gustav Jung (son étude à propos des OVNI), la cartomancie et les fantômes, pour approcher une mémoire diffuse, transversale, à la fois méprisée et fascinante. À Sainte-Sophie il découvre, dans les multitudes de marbres qui recouvrent les murs de la basilique de Constantinople, des messages cachés, à lire dans les veines des pierres. Il conçoit, depuis, ses propres dessins en partie comme des reconstitutions de tests de Rorschach, en laissant sa place à l’imprévisibilité de la nature. Comme sur les marbres polis, la symétrie est tronquée -échappatoire à nos interprétations modernes. Depuis aussi, troublante coïncidence, que des historiens, pensionnaires en même temps que lui de la Villa Médicis, lui ont expliqué que l’abstraction des lignes à lire dans les marbres des églises était « un procédé pour représenter des choses sans les représenter ». Son intuition d’artiste rejoignait les travaux des chercheurs, son inspiration s’est enrichie de cette rencontre entre les pratiques. 

Images mentales
Les œuvres qu’il réalise in situ sont de plus en plus grandes : « Depuis deux ans, j’ai franchi le cap de l’installation ». Sur les murs, sur les sols, Benchamma déborde les cadres. Il dépasse la feuille, il relie les pièces entre elles, il laisse transparaitre la part physique de son travail, « son champ énergétique ». L’œuvre n’est terminée qu’une fois positionnée dans son lieu d’exposition : « C’est moi qui accroche, toujours. Cette démarche fait partie de mon travail de création ». Et, sur ces toiles qui vibrent encore de ses gestes de plasticien, des espaces arrêtent le temps. Des images mentales, des souvenirs qui n’appartiennent à personne, dans des cadres, mitent la fulgurance. Le courant des lignes s’interrompt, et, comme des flashs d’une mémoire surgissante, des apparitions offrent encore une autre échelle de lecture, qui nous ramène à notre parcours intime.

Abdelkader Benchamma, né en 1975 à Mazamet dans le Tarn, vit aujourd’hui entre Montpellier et Paris. Il a toujours dessiné, donc. À son rythme, aussi. Et d’être représenté par la galerie Templon depuis 2020 le stimule, mais il se réjouit de n’avoir pas été « pris il y a dix ans. Ils me poussent à produire, parce qu’ils n’ont pas de stock. Plus jeune, je me serais mis la pression. Maintenant, je sais attendre le bon moment ». Belle autoanalyse, aussi concise que l’artiste est magnifiquement prolixe.

ANNA ZISMAN
Mai 2021

Abdelkader Benchamma était en résidence à la Halle Tropisme, Montpellier, du 26 au 30 avril, en préparation d’une prochaine exposition en octobre à la Collection Lambert, Avignon

Photo : Abdelkader Benchamma © Marielle Rossignol