Etat des lieux de la culture à Beaucaire depuis l'élection du maire Front National Julien Sanchez

Beaucaire sous l’ère identitaire

Etat des lieux de la culture à Beaucaire depuis l'élection du maire Front National Julien Sanchez - Zibeline

En mars 2014, Julien Sanchez, jeune pousse du Front national, fraîchement parachuté, s’empare de la mairie de Beaucaire. Sur les rives du Rhône, les victoires de Gilbert Collard à Saint-Gilles (30) ou Valérie Laupies à Tarascon (13) sont attendues. Elles ne viendront pas. Dans ce triangle entre Gard, Vaucluse et Bouches-du-Rhône, c’est à Beaucaire (30) et au Pontet (84) que le FN s’impose. Près de trois ans après son élection, quel constat établir sur l’administration de Julien Sanchez ? Comment la politique culturelle est-elle menée ?

À Beaucaire, le patrimoine et les traditions sont une composante culturelle indéniable. Ainsi, en ces terres de Camargue, les associations taurines subventionnées entrent dans la ligne budgétaire « culture ». « Beaucaire ville de traditions » annonce en page d’accueil le site Internet de la mairie, avec une photo de deux jeunes femmes en costume folklorique provençal. Cette imagerie de la culture provençale figée au XIXe siècle, très marquée dans cette région par la figure de l’Arlésienne, est régulièrement mise en avant.

Ce n’est pas un fait nouveau. Mais le FN en a accentué la revendication identitaire et traditionaliste. Au-delà d’un ancrage local patrimonial, il s’agit de signifier que les valeurs qui y sont liées sont en péril, « mises à mal par nos gouvernants par lâcheté, compromission, clientélisme ou goût pour le communautarisme », selon les mots du maire. Loin de faire de cette culture d’oc une passerelle d’ouverture, le but est d’en exacerber la notion de repli et de la transformer en outil de confrontation. Y compris contre ceux qui défendent cette tradition sans avoir les mêmes visées idéologiques.

Division et régime de faveur

Dans la ville, depuis l’élection du nouveau maire, la tendance est au clivage parmi la population. « Diviser pour mieux régner », résume une habitante. « Il y a ceux qui sont avec eux et les autres », renchérit une autre. Un exemple, qui peut sembler anecdotique, est en fait révélateur de ce climat. L’association Soie et Velours d’Argence, qui promeut la tradition et les costumes provençaux, est présente depuis 10 ans à Beaucaire. Début 2016, elle a dû recomposer son bureau, certains de ses membres rejoignant L’Escolo de Tradicioun, tout récemment créée, et « qui a le soutien de la municipalité » avec laquelle « de nombreux projets sont d’ores et déjà envisagés en collaboration avec la ville ». De fait, la création de cette association est à l’initiative de Mireille Fougasse, adjointe à la culture et aux traditions. En décembre, une subvention exceptionnelle lui a été attribuée par le conseil municipal. Soie et Velours d’Argence, qui a déposé un projet de « petit musée du costume » et sollicite l’usage d’un local, attend un accord depuis deux ans.

La proximité avec les idées du FN semble donc le meilleur passeport pour obtenir les faveurs de la mairie. L’expérience vécue par Les Têtes à clap en est une autre illustration. Beaucaire ne dispose pas de salle de cinéma, mais cette association, née en 2006, s’efforce d’y valoriser le 7e art. Elle organise notamment un festival d’été réputé (Jacques Perrin ou Jean-Pierre Jeunet en ont été les invités d’honneur) à Beaucaire et à Tarascon, et un festival de cinéma scolaire, également dans les deux villes et en lien avec le Festival Itinérances d’Alès.

Censure et intimidation

En 2014, l’association, dont les valeurs sont incompatibles avec celles du FN, craint une récupération politique et renonce à la subvention municipale. La présence durant plusieurs mois, en tant que directeur adjoint de la communication de la mairie, de Damien Rieu, très lié à Génération Identitaire, confirme cette incompatibilité. Par la suite, la mairie décide de ne plus attribuer de bus pour emmener les élèves aux projections à Tarascon. Les classes se rendent donc à pied dans la ville voisine. « C’est une heure de marche en tout, on ne peut pas le faire avec les maternelles », explique Ludovic Duplissy, le président.

L’association résiste mais a subi beaucoup d’hostilité, initiée notamment par Valérie Laupies, élue FN d’opposition à Tarascon, où elle est directrice d’école et vice-présidente du Collectif Racine, le rassemblement d’enseignants lié au FN. Fin 2014, en particulier, invectives et menaces envers l’association se propagent sur Internet, avant que l’affaire se tasse. Mais Valérie Laupies refuse que les enfants de son école participent au festival. Pour Julien Sanchez, Les Têtes à Clap est une association politisée qui « n’a pas le monopole du cinéma à Beaucaire. On n’a pas besoin d’eux et la mairie organisera prochainement des projections de films pour les enfants de la ville sans avoir à passer par cette association ».

Pour beaucoup de Beaucairois, pressions et intimidations sont devenues le lot quotidien. Parmi les agents municipaux également, qui sont nombreux à avoir choisi de quitter leurs fonctions. Ou qui s’adaptent tant bien que mal. À la bibliothèque, le maire, qui a fait de l’absentéisme des fonctionnaires un axe de sa communication et de sa politique, a fixé l’ouverture au public à 35 heures par semaine. Une amplitude excessive pour une ville de 16 000 habitants, qui a fait décroître la fréquentation (ce que conteste le maire) et supprimé le côté forum qu’avait le lieu avec des horaires plus resserrés.

La mairie tente aussi de poser son empreinte en sollicitant l’achat d’ouvrages. Quant au rayon presse, il a déjà nettement évolué. D’emblée, Julien Sanchez a demandé d’en « élargir le spectre ». Minute, Valeurs Actuelles ou Présent sont désormais en bonne place dans la salle des périodiques. Pour veiller à l’équilibre, les services de la bibliothèque ont proposé de coupler ces nouveaux abonnements à un autre titre : Charlie Hebdo, L’Obs et L’Humanité. Demande accordée pour les deux premiers. En revanche, le bon de commande de L’Humanité n’a toujours pas été signé. Comme un symbole…

JAN-CYRIL SALEMI
Mars 2017

Lire notre présentation du dossier complet consacré à la culture dans les villes FN, paru dans les numéros 104, 105 et 106, ainsi que les autres épisodes, progressivement mis en ligne : 

Vitrolles ou la réconciliation par la culture

Le Pontet, aux portes d’Avignon

Fréjus mise au pas

Orange, 20 ans d’extrême-droite

Béziers : Peur sur la ville

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Le Front National et le malaise culturel

 

Photo : Beaucaire © Frachet – Creative Commons Wikimedia