#BalanceTonOff : Zibeline publie et analyse les résultats

#BalanceTonOff

#BalanceTonOff : Zibeline publie et analyse les résultats - Zibeline

En avril Zibeline lançait une enquête auprès des compagnies sur les abus de certaines salles du Off. Trois mois et 326 réponses plus tard, les résultats sont contrastés, et plutôt positifs !

Le Off se porte bien, dans un paysage théâtral en souffrance ! La plupart des théâtres, producteurs des spectacles ou loueurs de salles, sont salués par les compagnies comme étant de véritables compagnons, attentifs à ce qu’ils programment, accompagnant la diffusion et offrant une véritable vitrine à des spectacles qu’ils ont choisis. Ce sont certains lieux permanents (voir Zib’ 117), mais pas seulement. L’esprit de service public les anime, et l’amour du théâtre.

Depuis que Pierre Beyffete est arrivé à la tête d’AF&C, une charte des bonnes pratiques s’est élaborée, et les compagnies se sont récemment regroupées pour se défendre au sein de l’Association Les Sentinelles. L’opacité ne règne plus tout à fait, même si l’on craint que le dévoilement des abus éloigne le public de certaines salles aux pratiques douteuses. Car elles existent, peu nombreuses, transformant le Off historiquement libertaire en un marché libéral au mieux, une véritable exploitation des artistes au pire. Et défigurant pour certaines les rues d’Avignon.

Agressivité commerciale

Le premier problème évoqué par les compagnies est le comportement de certains entreprises de spectacle débarquées plus ou moins récemment dans le Off : Le Palace, « Théâtre d’humour », avec ses « 5 salles climatisées » affichant chacune 8 créneaux au moins (Ma maîtresse en maillot de bain, Ma sœur est un boulet, Les hommes se cachent pour mentir, Sensiblement viril…) occupe le bas de la rue principale d’Avignon, ayant privé la ville d’un cinéma de 5 salles pour un théâtre prétendument permanent mais fermé 320 jours par an : les poncifs de ses affiches surplombent des mois durant ses grandes portes closes.

Un peu plus loin Le Paris, avec ses deux salles destinées à la comédie « vue à la télé » (Les Chevaliers du fiel, Marianne James, Élie Semoun…), affiche depuis des années son ambition : il s’agit d’exporter le « spectacle » parisien, sans se donner d’ailleurs l’alibi du théâtre. Pourquoi pas ? Mais ces entreprises privées bénéficient et abusent des dérogations accordées quant à l’occupation de l’espace public pendant le Off (affichage, parades…). Leurs parades, sonorisées, motorisées, sont ressenties comme agressives, ils inondent tous les lieux de flyers, installent des kakemonos sur la place de l’Horloge, recouvrent et arrachent les affiches, s’arrogent des exclusivités dans la rue de la République… et parviennent à occuper le terrain médiatique (Forum Fnac, télés…), du moins celui qui ne cherche pas plus loin que son audience immédiate. Un metteur en scène qui travaille sur Dubillard explique ainsi le préjudice qu’il ressent : « Ces théâtres ont introduit le réflexe de la consommation comique dans un festival où le rire était subversif et poétique. Ils fonctionnent sur la dérision, l’avilissement de l’autre, la traque du comique et du ridicule chez le voisin, le partenaire sexuel, le collègue de bureau (…). Il devient de plus en plus difficile de défendre une autre comédie, on n’est pas à armes égales ! »

Insécurité et inconfort

L’autre problème évoqué massivement dans les réponses au questionnaire est celui de l’inconfort, voire de l’insécurité des conditions de représentations dans certains lieux. Au Théâtre de l’Ange il faut ranger le décor après le spectacle dans une camionnette commune, et le ramener et le réinstaller chaque jour. Au Laurette, il se range dans la ruelle à coté, et il n’y a pas de loges, pas de coulisse, comme à la Tâche d’encre : il faut arriver costumé et maquillé. Au Théâtre des Remparts il faut passer par la scène pour aller aux toilettes, à L’Atypic ou à L’Essaïon se contenter de 5 ou 10 minutes entre les spectacles. Pour évacuer un public qui applaudit encore, faire entrer les spectateurs qui suivent et… changer d’équipe et de décor dans le même temps.

Plus grave encore : alors que la commission de sécurité qui accorde le label ERP (établissement recevant du public) est plutôt tatillonne, exigeant une trappe anti-attentat sur le toit des nouveaux bâtiments, des rampes d’évacuation pour les sorties de secours, de coûteuses peintures anti-incendie… certains « théâtres » semblent échapper à tout contrôle, soit qu’ils ne sont pas visités parce qu’ils ne demandent pas d’autorisation, soit parce qu’ils changent la disposition des lieux après le passage de la commission de contrôle, plaçant matériel et décor devant les portes de secours, rajoutant des sièges pour augmenter la jauge, bouchant les aérations pour éviter le bruit de la rue trop proche… Le Théâtre du Centre ou le Théâtre du Rempart semblent, d’après les réponses concordantes de plusieurs compagnies, familiers de ce genre de pratiques…

Dépouillement des questionnaires

Au-delà des témoignages spontanés que nous avons reçus, 326 compagnies ont répondu au questionnaire #BalanceTonOff : malgré leur nombre elles ne sont  pas représentatives de ce qui s’y passe. D’une part parce que ce sont sans doute celles qui ont été le plus maltraitées qui ont répondu, d’autre part parce que le questionnaire, relayé par Zibeline dans le Sud Est, et par Les Sentinelles à Paris, a intéressé essentiellement les compagnies de PACA (113 réponses) et d’Île de France (134 réponses), « échantillon » particulier donc, même si des Belges, quelques Suisses, des Bretons et des Limougeauds ont répondu… Le mode de diffusion du questionnaire a aussi impacté sur la nature des réponses apportées : ce sont plutôt des compagnies subventionnées qui ont répondu en PACA (57 sur 113, certaines répondant plusieurs fois puisqu’elles ont « fait le off » plusieurs fois), et non subventionnées en Île de France (93 sur 134).

Les différences sont notables : les compagnies subventionnées, mais aussi les compagnies de PACA, sont accueillies dans de meilleures conditions, des salles plus grandes qui prennent en charge la billetterie, la communication… Elles payent moins cher, bénéficient parfois de coréalisations, ont l’impression d’être choisies pour des raisons artistiques, et sont plus nombreuses à déclarer avoir vendu des représentations ultérieures. Paradoxalement, ce sont aussi elles qui déclarent ne pas vouloir revenir à Avignon, y ayant perdu trop d’argent. Sans doute parce que, pour le circuit subventionné, il existe encore d’autres « vitrines » pour donner à voir ses créations…

Les petites compagnies, d’1 ou 2 artistes et 1 technicien, jouent souvent dans des salles de moins de 50 places, font leur billetterie, tractent, paradent, prennent les réservations elles-mêmes, se disputent avec les théâtres qui les programment, et se séparent parfois à l’issue de l’expérience. Les tensions sont nombreuses, et les retombées très diverses. Mais articles de presse et augmentation de la notoriété sont souvent à la clef, et les programmateurs font aussi leur marché dans les petits lieux, auprès de compagnies non subventionnées. Si la plupart d’entre elles (51%) ne vendent rien, ce sont elles qui, lorsqu’elles rencontrent un succès, sont programmées le plus longtemps, jusqu’à 80 dates pour certains… C’est pourquoi toutes, ou presque (92%), disent qu’elles reviendront à Avignon, malgré la perte financière !

Conditions financières

Car le plus marquant au fil du dépouillement fut l’unanimité parfaite des réponses : qu’elles proposent des petits ou grands spectacles, dans un théâtre permanent ou un garage d’occasion, qu’elles soient accueillies en coréalisation ou en location, qu’elles soient de la région -ce qui réduit leurs frais-, qu’elles dorment au camping, en location ou chez l’habitant, et même si elles ont rempli la salle et vendu des dates, toutes les compagnies disent avoir perdu de l’argent. Toutes payent, cher, pour pouvoir jouer.

La règle qui semble s’appliquer tacitement est celle de 100 euros la place. Entendez qu’un créneau dans une salle de 38 places se loue 3800 euros comme la Salle Roquille, mais que le créneau dans une salle de 149 places comme le Théâtre des Lucioles peut monter jusqu’à 15 000 euros. Certaines sont un peu moins chères, comme le Théâtre de l’Oulle qui loue 17 000 euros sa salle de 190 places, ou Le 11 (Gilgamesh/Belleville associés depuis 2017) qui loue 15 500 euros sa salle de 200 places. Quant au Collège de la Salle, les prix pour un accueil souvent rocambolesque sont assez bas : la salle de classe louée 4000 euros accueille jusqu’à 49 spectateurs, les salles de 50 places obéissant à d’autres règles de sécurité.

Pour cette même jauge très répandue de 49 places, l’Espace Alya loue ses créneaux 7500 euros, et le Théâtre du Centre 7200 euros, tout deux sans billetterie assurée, et avec une plaquette comme seul outil de communication mis à disposition.

Au Girasole la salle de 148 places se loue 17 500 euros. Pourtant le « siège » le plus cher reste celui de La Manufacture, qui loue sa salle de 88 places 13 000 euros, et la Patinoire de 180 places 24 000 euros. Mais le « collectif contemporain » propose une programmation réfléchie, engagée, artistiquement passionnante et remarquablement accompagnée. Ce qui a un coût, et la Manufacture publie d’ailleurs ses comptes…

Les coréalisations sont aussi très diverses. La plupart du temps le lieu et la compagnie se partagent la recette à égalité, avec souvent un minimum garanti pour le théâtre, seuil en-deçà duquel la compagnie ne touche rien. Mais elles n’obéissent pas toutes aux mêmes règles : au Théâtr’enfants de Montclar on ne demande que 500 euros de frais, on assure la communication, la technique et la billetterie, et plus généralement on suit la création et la diffusion des spectacles. Le petit Théâtre des Barriques n’accueille que 49 spectateurs mais pratique la coréalisation 50/50 sans minimum garanti, et met à disposition deux techniciens… Pas grand chose à voir avec la coréalisation pratiquée au Théâtre de l’Alizé qui prélève 5000 euros et ne partage qu’au-delà, reversant de fait 20 à 30% seulement des recettes à la compagnie…

Les délais de versement des recettes semblent d’ailleurs problématiques pour un certain nombre de compagnies accueillies en coréalisation, dont 20% disent avoir été payées après plus de 3 mois. Quelques-unes relèvent des « frais » inattendus : amendes parce que trop d’invitations au Théâtre Laurette qui prélève également 1€ par billet vendu alors qu’il loue sa salle de 49 places 6100 euros, amendes pour « dépassement d’horaires » à L’Essaïon (celui qui ne laisse que 5 à 10 minutes entre chaque créneau…), supplément pour location de projecteur supplémentaire à L’Artéphile.

Au-delà des cas contestables

Mais en dehors de ces pratiques contestées, la plupart des compagnies savent que ceux qui les accueillent ont choisi leur spectacle parce qu’ils avaient envie de le défendre, de le montrer. Par passion du théâtre et, pour certaines, avec un certain esprit de service public. Que certains théâtres privés n’hésitent pas aujourd’hui à revendiquer (voir p 22), joignant leur voix à celle du Festival d’Avignon. Le vrai : celui qui produit des spectacles, paye les artistes, les loge, les nourrit, les promeut, les accueille. Et écrit une autre histoire, celle du théâtre public.

AGNÈS FRESCHEL
Juin 2018

Méthodologie

Les 326 réponses au questionnaire étant anonymes, et donc invérifiables, nous publions uniquement les noms des théâtres apparaissant plusieurs fois, avec des montants et des appréciations similaires. Cet article se fonde également sur des témoignages plus complets recueillis par mail ou via le site journalzibeline.fr, dont nous avons vérifié les sources et dont nous respectons l’anonymat.

Photo : -c- De.M.