Fest'Hiver, ou l'exception avignonnaise

Avignon, ville d’exception(s)

Fest'Hiver, ou l'exception avignonnaise - Zibeline

C’est le slogan de la Ville et en matière de théâtre, il lui colle à la peau, jusque dans son événement Fest’Hiver.

Les théâtres « historiques » d’Avignon (Le Balcon, Le Chêne Noir, Les Carmes, Les Halles et Le Chien qui fume) forment un groupe, autoproclamé Les Scènes d’Avignon, qui au fil des années, de désaccords en réconciliation, a préservé une place particulière. Ils sont tenus par les artistes fondateurs du Off en 1966 et 1967 (Gérard Gélas) ou leurs descendants (Sébastien Benedetto, fils d’André auquel cette édition rend hommage, mais aussi Alexandra Timár ou Julien Gélas), complétés par des metteurs en scène installés là depuis 35 voire 45 ans (Gérard Vantaggioli 1973, Alain Timár et Serge Barbuscia 1983). Ces entreprises de théâtre vivent en bonne partie des recettes générées lors du Festival Off et ils perçoivent aussi des subventions publiques, bien qu’ils possèdent leurs murs qu’ils transmettent à leurs enfants comme un bien privé.

Une aberration ? Non, une exception. Si chacun de ces théâtres a son esthétique et son économie propre, nul doute que leur politique de création, de programmation et de soutien aux compagnies locales relève du service public, et qu’ils animent à l’année, et à perte, une ville qui aime le théâtre jusqu’au plus froid de l’hiver.

Ce qui persiste

La Ville d’Avignon, en accueillant leur conférence de presse et en subventionnant Fest’Hiver -à peine, 5000 € en tout, mais elle aide par ailleurs chacune de ces salles-, reconnaît les particularités de cet événement, et les acteurs interrompent les applaudissements à la fin pour signaler qu’ils joueront dans le Off et que : « si le spectacle vous a plu n’oubliez pas d’en parler autour de vous…».

Des rituels « privés » qui ne persistent guère qu’à Avignon : le Théâtre des Halles est le seul à appartenir au Réseau Traverse qui regroupe aujourd’hui presque toutes les scènes publiques régionales ; les autres « historiques » vivent un peu en autarcie, le regard tourné vers Paris plutôt que vers la région qu’ils habitent.

C’est cela aussi, l’exception avignonnaise : ces « historiques » qui sont nés contre le Festival d’Avignon, dans un mouvement de contestation, se sont regroupés en laissant dehors les théâtres ouverts après 1983, qui se heurtent à l’absence de financement public, quelle que soit la pertinence et l’impertinence de leur programmation. C’est le cas de La Manufacture, de Golovine ou d’Artéphile par exemple : qu’importe leur qualité, ils sont arrivés après, dans une ville qui ne peut dépenser plus, parce que la culture -théâtre et patrimoine- fait vivre son économie (privée) mais qu’elle pèse lourd dans ses finances (publiques).

D’autres arbitrages possibles, fondés sur le projet d’intérêt public et non la règle du premier arrivé ? Il se trouve que les spectateurs sont là, exclusivement avignonnais l’hiver, et passionnés. Ce qu’on leur propose témoigne d’une diversité d’esthétique qu’on peine à voir ailleurs, de l’opérette marseillaise à la poésie sonore, en passant par du divertissement féministe, du théâtre réaliste et documentaire, ou des créations par des compagnies vauclusiennes de textes de Catherine Verlaguet (Cie Éclats de scène) ou de Soie, adaptation du chef d’œuvre d’Alessandro Baricco (Olivier Barrère).

Diversité d’esthétiques

L’ouverture de Fest’Hiver s’est faite avec l’extravagant et délicieux Détachement International du Muerto Coco et ses Lectures (z) électroniques au Théâtre des Halles. La compagnie internationale mais néanmoins marseillaise (le propre de l’exception phocéenne ?) a proposé à un public médusé sa poésie sonore animée par les sons incongrus de jouets d’enfants. Un régal, intelligent, intime, décalé, que le public a su goûter.

Les mêmes spectateurs, ou à peu près, se retrouvaient le lendemain aux Carmes. La Compagnie du I (Avignon) proposait un récital parodique, le retour de Carmen de la Canciòn sur la scène : les trois femmes, la diva étant entourée d’une traductrice empressée et d’une musicienne atterrée, jouaient une partition un peu indécise. Car si la chanteuse se laissait applaudir après Carmen ou Fiever comme dans un véritable tour de chant, le comique fondé sur l’agitation de ses comparses et ses références hispaniques outrées empêchait l’émotion musicale, sans parvenir non plus au comique recherché. Un trio qui gagnera sans doute à construire des moments aux tonalités plus décidées, successives plutôt que superposées.

Au Balcon De Gaulle tirait Sa révérence. La Cie Arscénicum reprenait la création qu’elle avait proposée au Off 2018. François Cottrelle, toujours impressionnant, interprète le Général/Président lors de sa fuite en mai 68 à Baden Baden. Quelques heures historiques pour un théâtre documentaire mais surtout politique, qui ne cache rien des errements de l’homme qui envisage très sérieusement l’emploi de la force militaire, et s’oppose à un Cohn-Bendit surgi du public. La pièce de Philippe Chuyen remet en cause la Ve République et sa fausse démocratie parlementaire, son incompréhension du peuple. Formellement elle repose sur un parti-pris réaliste, agrémenté d’images d’archives, mais elle sait aussi prendre de la distance, jouer à jouer, faire des entorses habiles au quatrième mur. Et François Cottrelle, sans singer le général, a comme lui la voix qui se brise, le ventre proéminent et la phallocratie naturelle.

Ailleurs

Durant la même semaine la jeune compagnie avignonnaise Deraïdenz présentait sa nouvelle création de marionnettes (magnifiques) au petit théâtre Transversal et les Hivernales programmaient Hiverômomes pour des publics scolaires de tous âges : Grrrrr au Théâtre Golovine, une petite forme sur les monstres pour les tout-petits, Aérien de Melissa Von Vépy, pour les ados, dans leur théâtre dont ils seront bientôt délogés sans solution de repli…

Le Festival d’Avignon, le 5 février comme tous les premiers mardis du mois, organisait une rencontre avec un artiste qui sera programmé cet été : Roland Auzet, compositeur et metteur en scène, venait parler de son projet Nous l’Europe ou le banquet des peuples.

À la Maison Jean Vilar on fêtait le 31 janvier La Nuit des Idées. Plus de 650 personnes venues entendre Olivier Py déclamer ses sonnets néoclassiques et intimes, évoquant l’exil (introduction à la thématique du Festival d’Avignon 2019 : l’Odyssée), ou suivre les danseurs du Conservatoire et les étudiants de théâtre dans leurs propositions impromptues… Quant aux acteurs de Paroles de Gonz’, ces mecs mis en scène par Nadjette Boughalem à partir de paroles recueillies lors d’ateliers d’écriture à Avignon Extra muros, ils renouvellent le Théâtre Populaire : ils en sont enfin non plus les spectateurs, mais les acteurs et les personnages, qui disent leur révolte, l’oppression économique, politique, religieuse, jusqu’au refus de l’assignation genrée.

Encore une exception avignonnaise, sur laquelle Zibeline reviendra bientôt.

Agnès Freschel
Février 2019

Photo : La Révérence, Cie Artscénicum © Jérôme Quadri