Enjeux et perspectives pour la langue occitane en Provence

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Enjeux et perspectives pour la langue occitane en Provence - Zibeline

« Pourquoi vous leur apprenez pas plutôt l’anglais ? » Cette remarque, les enseignants de provençal l’entendent régulièrement. À l’heure de la globalisation, où serait l’intérêt d’enseigner aux enfants une langue qu’ils n’auront pas l’occasion de pratiquer ? Le 12 mars, à Marseille, le Forum d’Oc, qui rassemble cinq structures œuvrant à la promotion de la langue d’oc en PACA, se réunissait en congrès. Au menu, quelques arguments à opposer à ce type de propos.

Le thème de la journée L’occitan-langue d’oc dans un territoire mondialisé plaçait clairement la langue régionale sur une perspective d’avenir. Economie, tourisme, enseignement, culture, web, comment l’usage du provençal dans tous ces domaines peut-il être encouragé et en quoi peut-il être porteur ?

Traditions et modernité

Au Conseil Départemental qui accueillait le congrès, c’est d’abord la dénomination « Provence » qui a été l’objet des débats. Le mot est le plus souvent associé aux marques de souvenirs touristiques ou à une vision passéiste du territoire. « Réhabiliter le vocable Provence », notamment grâce à la pratique de la langue, est un objectif. Mais sur ce terrain, les dissensions sont vives entre deux approches : celle du Collectif Provence, tenant d’un certain repli sur les traditions, et celle représentée au Forum d’Oc, davantage ouvert à la modernité.

Bruno Genzana, vice-président du CD 13, délégué à la langue d’oc et aux traditions provençales, soulignera, dans un esprit conciliateur, que l’apaisement serait préférable entre les deux courants. N’empêche, Mandy Graillon, proche du Collectif Provence et désormais conseillère culture de Christian Estrosi à la Région PACA, n’a pas apprécié que le Département accueille le Forum d’Oc et l’a fait savoir. Bruno Genzana, également conseiller régional, précisera bien qu’il n’était pas là à ce titre, la Région n’ayant pas demandée à être représentée au congrès.

Le patrimoine ou l’usage

La volonté affichée lors du Forum d’Oc de faire de la langue régionale un élément d’avenir se heurte au sein même de l’assemblée à d’autres ambiguïtés. Ainsi, le Museon Arlaten va accroître la place du provençal, mais en le considérant comme une langue d’étude, non comme une langue vivante. Pas de panneaux indicatifs en provençal lors de la visite, plutôt une plongée sonore vers l’époque de Mistral. Ce choix de favoriser le patrimoine au détriment de l’usage a fait réagir l’assistance : pour beaucoup, l’enjeu est de communiquer en provençal.

Difficile pour une langue dont les locuteurs courants sont quelques centaines de milliers sur tout l’espace occitan, soit un tiers sud de la France, une petite partie du nord de l’Espagne et des vallées du Piémont en Italie. L’occitan est d’ailleurs plus valorisé à l’étranger qu’en France : il est langue officielle en Val d’Aran (Espagne) et en Italie, le terme « vallées occitanes » est devenu un argument touristique.

Nouveaux réseaux

Cette piste pourrait être reprise en Provence. Thierry Hours, directeur des Gîtes de France alpins, explique l’intérêt pour l’économie locale d’« intégrer la langue et la culture », en particulier sur le web, pour attirer une clientèle en quête d’authenticité, et pour résister aux prestataires touristiques devenus tout-puissants sur Internet.

Dans un autre registre, Christian Philibert (lire notre interview de l’auteur des 4 saisons d’Espigoule ou d’Afrik’aïoli) a rappelé qu’il fait « un cinéma qui n’est pas dans les bons tuyaux du centralisme français ». Ces deux films n’ont jamais été diffusés sur les télés publiques, et les projets du réalisateur n’intéressent pas les canaux de financement classiques. Pour son prochain film, sur Massilia Sound System, il a eu recours à une collecte participative sur internet. Car « le seul soutien, c’est le public ».

Nouveaux médias, réseaux sociaux, le web et ses usages peuvent relancer le développement de l’occitan, notamment pour les jeunes qui, aujourd’hui, le parlent parce qu’ils l’ont choisi. Il n’y a plus de locuteurs natifs, seulement des locuteurs tardifs, qui n’ont plus « la honte » que pouvaient avoir leurs grands-parents de s’exprimer en langue régionale.

Avec ces perspectives, la question de l’enseignement se pose : de la maternelle à l’université, il reste très marginal. Les atouts du bilinguisme sont pourtant incontestables, ainsi que le rapporte Céline Limongi, enseignante en maternelle dans les quartiers nord de Marseille. Elle s’exprime en provençal trois heures par semaine dans sa toute petite section : rituels, lectures, comptines. « Les échanges en français tendent à creuser les écarts entre les bons parleurs et les petits parleurs, explique-t-elle. En provençal, tout le monde part de zéro, et l’on voit des enfants allophones participer et se révéler, ce qui leur permet par la suite d’être plus à l’aise en français. »

JAN-CYRIL SALEMI
Mars 2016

Forum-d'Oc-©--Jan-Cyril-Salemi

Le Forum d’Oc s’est tenu le 12 mars au Conseil Départemental 13, à Marseille

Photos : © Jan-Cyril Salemi