Portrait d'Aurel, lauréat du César 2021 du film d’animation avec Josep

Aurel auréolé

Portrait d'Aurel, lauréat du César 2021 du film d’animation avec Josep - Zibeline

Le dessinateur montpelliérain, après une moisson de prix déjà importante, a remporté le César du film d’animation avec Josep. Portrait.

La veille des César, il n’arrivait pas à faire la liste de tous les prix que son Josep avait déjà gagné. « Il y en a eu plein ! » Ne restait plus « qu’à attendre, en essayant de garder la tête froide ». Aurel n’avait pas l’air de prendre trop sur lui : il paraît d’un naturel calme, et ce n’est pas la pluie de louanges et récompenses que son premier long-métrage d’animation récolte qui va bousculer sa façon d’exister dans le monde du dessin. Il y est entré en pur autodidacte, passé des bancs de la fac de sciences de Montpellier à son tabouret de dessinateur de presse. Pas de modèle, pas d’encouragements ni de mises en garde familiales, il a suivi son instinct, lui qui « dessine depuis [qu’il est] tout petit », et qui résume son parcours en un simple « c’est ce qui me constitue, donc même si je n’avais pas réussi à en faire mon métier, j’aurais quand même continué à dessiner ». Calme et déterminé. Il devait l’être, à tout juste vingt ans passés, lorsqu’à l’occasion du passage de Tignous venu présenter dans la capitale héraultaise le hors-série que Charlie Hebdo publiait en 2002 sur les élections municipales, il l’a abordé en lui montrant ses productions. « On m’avait dit d’aller le trouver, que c’était vraiment la personne la plus apte à conseiller les jeunes qui se lançaient, qu’il aimait le faire. Il m’a dit, très gentiment, qu’il y avait encore du boulot pour que la presse nationale, en l’occurrence Charlie, s’intéresse à mes dessins. » Mais il l’a aussi engagé à rencontrer les journalistes à qui il venait de donner une interview, ceux de l’Hérault du Jour*. Dès le lendemain, le quotidien le lançait sur l’illustration des procès en assises et correctionnelle. Une sacrée expérience. Mais là encore, sa tête est restée au frais : « Je n’ai pas du tout été traumatisé. J’en garde le souvenir d’un réel plaisir professionnel devant ces formidables fenêtres sur l’époque et la société ». Son premier procès, il ne s’en souvient plus, « cela devait être des braqueurs. Le journal avait fait un montage en mosaïque de plusieurs de mes dessins. ». Depuis, il collabore essentiellement avec trois titres nationaux, Le Monde, Le Canard enchaîné et Politis. Calme et réfléchi. « J’étais content de travailler dans un journal de gauche, un journal communiste. Je ne serais pas allé dans un titre clairement à droite, ça c’est sûr. J’ai des engagements, citoyens plus que politiques d’ailleurs. Mais je sais pourquoi je travaille avec telle ou telle presse. »

Josep (c) Les films d’ici Méditerranée

Combat

En marge de cette activité qu’il qualifie comme son métier et son gagne-pain, il milite pour que soit reconnu le reportage graphique -et surtout pas BD reportages. Partir sur le terrain, comprendre et analyser une situation pour en rapporter des dessins qui témoignent et expliquent, « ça n’a rien à voir avec une BD. On n’a pas six mois pour écrire un scénario, il faut être rapide et efficace ». Faire admettre que ce type d’expression puisse être un outil journalistique, que cela peut s’apparenter à une enquête ou un portfolio photographique, « c’est vraiment un combat ». C’est pourtant ce qu’il préfère faire, lui qui dans les années 90 était « biberonné aux reportages dessinés de Cabu, qui étaient phénoménaux ». Mais il constate, et là le ton s’affirme, le sujet parait véritablement sensible, que la presse cantonne encore le dessin, hormis La Revue dessinée, « à un humour potache ou même plus fin, mais toujours en décalage et en poil à gratter, alors que nous pourrions être considérés comme des reporters, tout simplement ! ». C’est finalement dans la BD, alors « qu’avant, [il] ne [voyait] rien qui [l’intéressait] dans ce qu’on y racontait » qu’il commence à trouver un débouché à ses envies de journalisme. De plus en plus tournée vers « une nouvelle culture du réel, qui trouve maintenant son public, c’est grâce à l’édition longue de BD que je fais mes reportages ». Et de s’insérer, sans coup de tête, et toujours tranquillement, dans ce milieu. Or, à Montpellier, ville où se concentre un très grand nombre de confrères, ce n’est pas anodin. Cela pourrait-il vouloir dire entrer dans une fratrie, une communauté, expérimenter une certaine solidarité ou émulation ? Clichés, s’abstenir : « On ne se voit pas tous les quatre matins. On n’a pas de projets en commun par exemple. J’ai commencé avec FabCaro. Celui que je vois le plus souvent c’est Guy Delisle, nos ateliers sont très proches. Mais en fait, je ne suis pas très introduit dans le milieu. J’ai le cul entre plusieurs chaises. »

Sommets

Plusieurs, il dit ; ça fait plus que deux. La troisième, un fauteuil plutôt, c’est sa place de cinéaste, qu’il occupe depuis quelques mois avec une curiosité ravie. « Quand j’ai eu le prix Louis Delluc, j’étais en compétition avec d’autres (premiers, ndlr) films, qui n’étaient pas des films d’animation. » Voilà enfin que les mondes se confondent et se mélangent. Y compris dans le dessin même, puisque le film raconte, avec le trait d’Aurel, l’histoire d’un autre dessinateur. Josep Bartoli était un Républicain espagnol, incarcéré dans le camp de Rivesaltes (66) dès son arrivée sur le sol français en 1939. Il a eu une vie très mouvementée, héroïque, tragique, romanesque, et l’a documentée avec « des dessins d’une force incroyable ». La découverte de l’œuvre et le sujet de la Retirada ont tout de suite séduit Aurel. C’était en 2010. Le long chemin vers l’aboutissement du projet a alors commencé. Trouver un scénariste, un producteur, des financements, un diffuseur. Porter à l’image la puissance de l’art de Bartoli. Ne pas tomber dans l’écueil de l’appropriation ou l’auto-effacement. Différencier le style et épouser les traits. Dix ans de gestation. Consécration avec le César du film d’animation. Et toujours sans perdre le contrôle : « Cette période est merveilleuse. Mais ça n’aura qu’un temps et peut-être que ça ne se reproduira pas. ». En attendant, la re-sortie du film pour la réouverture des salles promet de mener ce quarantenaire placide vers des sommets. Mais Aurel n’est pas du genre à avoir le vertige.

ANNA ZISMAN
Mars 2021

*Quotidien affilié à La Marseillaise, disparu

Photo : Aurel (c) Moreau-Perusseau – bestimage