Interview de Gaëlle Rodeville, déléguée générale du Festival International Music et Cinéma

Aubagne, c’est fini !Vu par Zibeline

Interview de Gaëlle Rodeville, déléguée générale du Festival International Music et Cinéma - Zibeline

Au moment où le Festival International Music et Cinéma vient de clore sa 22e édition, actant sa décision de divorcer avec la ville d’Aubagne et d’initier une nouvelle aventure avec celle de Marseille, Zibeline a rencontré Gaëlle Rodeville, sa déléguée générale pour revenir sur une histoire d’amour de plus de vingt ans… trahie.

Zibeline : Quand la belle histoire d’amour entre le Festival et la ville d’Aubagne a-t-elle commencé ? Et qu’a apporté dans la dot chacun des partenaires ?

Gaëlle Rodeville : Initialement, Aubagne avait deux festivals : Ciné Passion et Méridiens. En 1999, la Ville a souhaité que les deux structures, qui n’avaient pas la même politique éditoriale, se réunissent. En 2003, on a vraiment lancé le festival tel qu’il est aujourd’hui en s’appuyant sur l’Université SATIS et le CEFEDEM* pour travailler sur le lien entre musique et cinéma, qui était l’axe que nous avions choisi. L’histoire d’amour initiée avec la ville d’Aubagne, qui nous a soutenus dans toutes nos démarches jusqu’en 2003, s’est donc poursuivie. Et elle était belle, cette histoire ! Il y avait volonté commune de voir le festival s’agrandir. La Ville nous a donné tous les moyens nécessaires, les augmentant régulièrement. À partir de 2011 s’est ajouté l’appui de la Commission Européenne dans le cadre du soutien aux festivals. Cela a permis d’asseoir plus solidement la manifestation, de développer ses partenariats avec la Région Sud, le département, qui eux aussi, au fil des ans, nous sont restés fidèles.

Une autre idylle s’est greffée, celle avec la SACEM. En 2003, elle venait sur le festival seulement remettre le Prix de la Meilleure création musicale pour l’image. Aujourd’hui, en 2021, elle est notre partenaire principal. Jusqu’aux élections de -2014, ce fut une histoire sans nuages, fondée sur la volonté de la ville d’Aubagne de nous accompagner non seulement sur le plan financier mais aussi sur le plan logistique, mettant à notre disposition des lieux culturels, des équipes, créant une synergie avec les associations de la Ville, nous offrant des solutions dès que nous rencontrions un problème factuel qu’il soit de photocopieuse ou de bouclage d’un budget-com. Nous allions main dans la main. Quand la ville voulait communiquer sur un thème, défendre une cause, elle nous contactait pour voir ce que le festival pouvait faire. Et on faisait…

Avez-vous souvenir d’un moment particulièrement fort dans cette longue relation ?

Avec l’ancienne municipalité, on était complètement libre de notre ligne éditoriale, mais il y avait aussi des volontés qui s’exprimaient pour travailler avec les différents services de la Ville, pour utiliser les compétences de chacun. Je me souviens, c’était en 2011 ou 2012, la Ville souhaitait depuis longtemps qu’on établisse des liens avec la Légion étrangère d’Aubagne. Par antimilitarisme, j’étais un peu réticente ! Beaucoup de cinéastes et d’acteurs sont d’anciens légionnaires, il y avait donc une justification historique mais il y avait surtout le désir de croiser des publics, d’ouvrir les esprits, de s’appuyer sur la diversité culturelle. A Aubagne il y a toujours eu, dans toutes nos actions, cette nécessité d’inclure. Éric Demarsan, le grand compositeur, connu pour sa collaboration avec Melville, a travaillé pendant un mois avec une soixantaine de musiciens de la Légion qui, bien qu’excellents interprètes de leur répertoire, ne savaient pas lire une note. Ce travail a abouti à un concert extraordinaire, improbable et bouleversant, où les militaires ont repris les partitions d’Éric Demarsan, où le public, ému aux larmes, a vu sur la scène ces hommes  aux silhouettes massives, rejoints, sur la musique de Belle et Sébastien, par six frêles enfants d’une dizaine d’années, élèves du conservatoire aubagnais. L’événement avait rapproché deux mondes. Certains légionnaires ont quitté la Légion pour devenir musiciens !

Quand avez-vous senti que votre mariage avec la ville battait de l’aile et comment avez-vous réagi ?

À partir du moment où la municipalité a changé, on savait qu’on était en danger. D’autant plus qu’étant l’épouse d’un élu de la Ville d’Aubagne -je précise que je n’ai pas été mise en poste parce que j’étais la femme d’un élu et que j’ai rencontré mon mari dans le cadre de mes fonctions- je devenais la cible d’une chasse aux sorcières qui s’est mise en place très rapidement, éliminant les gens de gauche, comme moi. Ce qui nous a permis de résister sur le premier mandat, c’est à mon avis l’effet de surprise du maire d’avoir été élu (Gérard Gazay, ndlr). Il y a eu un vent de panique : il ne savait pas du tout gérer une ville. Son objectif étant d’obtenir un deuxième mandat, il n’a pas osé toucher au festival qui était une manifestation phare de la Ville, reconnue par l’Europe, les Institutions culturelles. Mais à partir de là, on n’a plus jamais rien construit avec la Ville d’Aubagne. Elle a juste continué à nous accueillir et à nous subventionner à la même hauteur. Une des raisons pour laquelle on n’a pas été touché pendant ce premier mandat, c’est certainement la présence à la municipalité de Sylvia Barthélémy. Une femme de droite qui aime la culture, laquelle fait partie de sa politique. Elle savait pertinemment l’importance du festival pour le rayonnement de la ville et elle a toujours défendu la manifestation, sachant que si le maire avait été élu, c’était grâce à l’union des listes et à ses propres voix. Dès qu’elle a été présidente de la Métropole du Pays d’Aubagne et de l’Étoile, elle a augmenté le soutien au festival sur le volet économique -la Métropole n’ayant pas les compétences culturelles. Or, le mandat des 6 ans, de 2014 à 2020, a été difficile entre elle et Gérard Gazay. Aux dernières élections municipales, elle ne s’est pas ralliée à sa liste. Et, de fait, on a perdu un soutien. À ce moment-là, la Mairie s’est dit qu’il valait mieux dégager le festival en début de mandat qu’à la fin, parce que dans 5 ans les Aubagnais l’auront oublié.

À ce jour, avez-vous eu un message du maire d’Aubagne ?

Absolument rien. Après les dernières élections municipales, Monsieur Gazay a félicité par médias et réseaux sociaux interposés, notre prouesse d’avoir organisé en 15 jours une version numérique du festival ! Il a utilisé le festival dans sa campagne, proclamant qu’on était formidable. Et au mois de décembre, lors du conseil municipal, la baisse de 50% des soutiens a été entérinée sous le prétexte que la version digitale n’était pas satisfaisante. J’avais compris que quelque chose se tramait dès le mois d’octobre, quand après le dépôt du dossier de subvention de septembre la Mairie nous a demandé des informations sur des comptes par ailleurs contrôlés, transparents, et… publics. Dès que nous avons connu l’ampleur de la baisse, nous avons immédiatement signalé à l’élu à la culture qu’on ne resterait pas sur Aubagne avec un tel désengagement de la Ville : ils ont donc voté en connaissance de cause.

Après une séparation, on a besoin souvent de prendre le large… Et c’est vers Marseille que vous êtes allée. Comment s’est passée cette rencontre et êtes vous de nouveau tombée amoureuse ?

Oui ! J’ai rencontré l’adjoint à la culture de Marseille Jean-Marc Coppola et j’ai découvert un homme qui s’intéressait à la culture ! Ça ne nous était plus arrivé depuis longtemps ! Depuis 6 ans, à Aubagne, on ne parlait plus que de « retombées économiques ». Jamais de contenu ni de volet pédagogique, ni de politique d’insertion professionnelle. Soudain il y avait face à nous quelqu’un qui prenait le temps d’écoute, nous proposait de participer à notre échelle, à la reconstruction culturelle de la ville, nous parlait de politique éditoriale !

Dans la déclaration (d’amour) de Jean-Marc Coppola il est question d’aide des institutions marseillaises, lesquelles ?

Nous voulions que les institutions soient prévenues, ne se désengagent pas ; il fallait faire les choses ensemble et conserver une bienveillance envers les acteurs culturels de Marseille. La Région et le Département nous ont suivis. Les collectivités territoriales auraient préféré une autre ville, mais ce choix aurait impliqué de rester dans un format identique à ce qu’on a fait à Aubagne. On sait que si on veut développer nos dispositifs de professionnalisation, nos actions d’éducation à l’image, nos rencontres, notre action d’inclusion sociale, on peut le faire plus facilement dans une grande ville.

Sans être infidèle à Marseille, continuerez-vous votre travail avec le SATIS d’Aubagne ?

On va continuer à travailler avec le SATIS. On a une convention avec l’AMU** et on propose aux étudiants des parcours de connaissance des milieux du cinéma, des rencontres avec des professionnels. Sur l’enseignement pédagogique du SATIS, il y a au moins 3 mois dédiés au festival (Web TV, interviews etc.). On est un réel outil pédagogique pour eux. On va continuer, ne pas sanctionner les étudiants.

Marseille est une ville polyandre mariée à de nombreux autres festivals. Les avez- vous contactés et comment ont-ils réagi ?

Pour l’instant, on n’a pas contacté grand monde. L’annonce est récente. Le seul contacté est AFLAM parce qu’il se tient en mars comme nous et je voulais les rassurer. Notre objectif est de respecter les acteurs culturels en place. Il y a surtout une peur de « partager le gâteau », que les subventions soient en baisse pour les autres, du fait de notre arrivée. Dans notre négociation avec la Ville, on demandait d’autres moyens. On en a parlé ouvertement avec l’adjoint à la culture. Quand on parlait d’une histoire d’amour avec Marseille et avec Jean-Marc Coppola, c’est réel. J’ai tellement eu plaisir à échanger avec lui. Tout est fluide, juste et sincère.

Aubagne est une ville moyenne avec une proximité qui favorise les rencontres et les échanges. Marseille est une grande ville. Avez-vous déjà une idée des lieux pour les projections, les concerts, les rencontres ?

Là est toute notre problématique : conserver cette proximité car cela fait partie de l’ADN du festival. Le fait que tout soit rassemblé au même endroit favorise les connexions et les échanges. Il nous faudra récréer cela. Recréer un village à Marseille. C’est un peu tôt pour dire où on sera, mais il y a une volonté de la Ville de mettre à disposition ses infrastructures. On va travailler avec le Conservatoire dont Raphaël Imbert, parrain historique du festival d’Aubagne, est le directeur, l’Opéra, La Criée… On va devoir d’abord trouver nos marques, faire les choses au fur et à mesure. On voudrait être concentré entre la Canebière et le Pharo.

Vous avez déjà des idées de salles de cinéma ?

En effet la Ville nous a demandé de travailler avec les salles dont Artplexe. Le plus important pour nous est que nous conservions notre ligne éditoriale, l’espace d’accueil, la chaleur. Notre esprit ne doit pas être bouffé parce que nous arrivons dans une grande ville. Et bien sûr nous travaillerons avec les salles avec lesquelles on était déjà en contact, comme l’Alhambra et d’autres. L’important est de créer des ponts.

Le diminutif du festival était FIFA. Comment va-t-il s’appeler maintenant ?

Festival International Music et Cinéma FIFAM ! AM : À Marseille !!!

La 22e édition consacrait des noces de bronze, selon les dénominations consacrées, on aurait pu croire à une grande solidité ! Vous repartez pour des noces de coton à Marseille, ce sera peut-être plus léger ?

Ce sera plus léger mais plus fort en construisant ensemble.

Propos recueillis par ELISE PADOVANI et ANNIE GAVA, le 22 juin 2021

Photo : Gaëlle Rodeville © A.G.

*CEFEDEM : Centre de formation des enseignants de musique

**AMU : Aix-Marseille Université socialement engagées