Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : Le Zef, scène nationale marseillaise

Au Zef, on lâche rien, on rêve

Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : Le Zef, scène nationale marseillaise - Zibeline

L’équipe de la scène nationale marseillaise, Francesca Poloniato en tête, se démène pour maintenir le lien entre artistes et publics.

À lire les newsletters envoyées par le Zef à ses fidèles, la scène nationale des quartiers Nord de Marseille déborde d’activités. Si le théâtre subit les mêmes contraintes que l’ensemble du secteur, la moindre niche de liberté d’action est exploitée pour tenter d’atténuer les conséquences de la fermeture au grand public. « Par rapport au premier confinement où il n’y avait plus aucun lien et où le théâtre était vide, il existe des petites brèches, relève Bérangère Chaland, responsable de l’équipe en charge des relations avec les publics. On a réussi à continuer de proposer des ateliers de pratiques artistiques, principalement dans des établissements scolaires ou avec des étudiants en art, ainsi que des ateliers de jardinage qui nous permettent de rencontrer du monde grâce à nos jardins partagés. Cela met du baume au cœur. » Au-delà de l’action culturelle, la direction du Zef autour de Francesca Poloniato a fait le choix de faire vivre la programmation, pour permettre aux compagnies de retrouver un plateau à défaut des spectateurs. Car que ce soit le site du Merlan ou de la Gare franche, la maison Zef est grande ouverte aux artistes qui occupent les lieux pour des répétitions, des résidences et même des représentations devant un public restreint aux professionnels, journalistes et jeunes en formation.

Une gestion épuisante

Une petite consolation pour l’équipe qui « n’a pas toujours vu les spectacles en amont. Depuis janvier, il a également été possible de faire venir des petits groupes de spectateurs, en général parce que la proposition faisait partie d’un parcours dans le cadre de nos ateliers. Cela a permis un peu plus de mixité dans les salles et de ne pas se retrouver dans l’entre-soi du milieu culturel. Malheureusement, même avec les centres sociaux, tout ce qui est en direction des adultes reste impossible », poursuit celle qui entretient le lien avec le monde associatif. Une exception a toutefois été permise pour les amateurs qui participent à un projet de création. « Les gens sont là et ont envie. Cela créé une impatience, une émulation. On se nourrit de ça et ça fait beaucoup de bien », se réjouit Bérangère, « dans les starting-blocks ».

« Côté billetterie, ça n’a pas été simple », reconnaît Philippe Charbonnière, responsable de l’activité. Entre les restrictions de jauge, les changements d’horaires en raison du premier couvre-feu à 20 heures, les mails envoyés à chaque spectateur quinze jours avant chaque spectacle reporté ou annulé, les options proposées de remboursement ou de don en soutien aux intermittents et artistes, « les différentes mesures prises depuis le début de la saison ont rendu la gestion épuisante ». Au total, des centaines d’opérations pour une salle de 390 places dont le taux de remplissage à la saison avoisine les 85%. Philippe l’assure : si la reprise était possible dans les quinze jours, « on serait prêts ». Même si, en fonction du protocole établi en termes de distanciation, les derniers ayant réservé leur place devraient sans doute faire une croix sur le spectacle.

Une équipe militante

« J’ai la chance d’avoir une équipe très militante, comme moi, avec la volonté de maintenir la cap », se réjouit Francesca Poloniato, la directrice qui se définit plutôt comme la « capitaine d’un bateau ». Mais pour préserver l’énergie collective, celle-ci souhaite réduire la voilure et se concentrer sur la préparation de l’été, selon elle l’horizon le plus crédible d’une éventuelle reprise. « Je me dis qu’on aura peut-être plus de marge de manœuvre en juillet pour reprogrammer certaines choses qui n’ont pas pu se faire. Pour accueillir, comme on l’a déjà fait l’année dernière, les gens qui ne pourront encore pas partir en vacances, en organisant des ateliers, en faisant travailler les artistes. » Sa préoccupation première demeure le public et particulièrement le lien aux habitants des quartiers environnants. « Ceux qui avaient l’habitude de venir au théâtre pour y trouver une lumière, un peu de rêve ou l’occasion de parler, ça leur manque. Car même si nous sommes épuisés, nous avons notre salaire à la fin du mois et la chance extraordinaire que les collectivités et l’État ne nous baissent pas les subventions. Mais pour les jeunes et les étudiants, j’en suis malade. » Et d’imaginer des petits gestes de solidarité, des mains tendues à quelques étudiants démunis et isolés dans leur chambre : « On pourrait peut-être en accueillir une dizaine chaque semaine dans notre grand hall, chacun à une petite table pour qu’ils travaillent, se parlent, voient des artistes passer. On peut aussi leur offrir de la nourriture. Je ne sais pas à qui m’adresser pour avoir le droit de faire ça mais on en a très envie ».

À cette jeunesse précarisée s’ajoute l’emprise des réseaux avec son lot de règlement de comptes, qui s’aggrave en temps de crise. « Si le public ne revient pas entièrement le soir, ce n’est pas grave. Il y a une pandémie, je l’accepte. Mais ouvrez aux personnes qui sont dans la solitude ! La ministre de la Culture a conscience de la gravité de la situation mais on a bien compris que c’est celui de la Santé qui décide et que la culture ne pèse pas grand-chose… » Un cri du cœur assorti d’une suggestion : « Il serait intéressant que les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale laissent un peu de marge de manœuvre aux Dracs et aux rectorats pour qu’ils travaillent ensemble à trouver des solutions ».

LUDOVIC TOMAS
Février 2021

Photo : Parvis du Zef © Vincent Beaume

lezef.org