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Sur La piste animale avec le philosophe Baptiste Morizot

Au loup !

Sur La piste animale avec le philosophe Baptiste Morizot - Zibeline

Baptiste Morizot vient de la « philosophie de bibliothèques ». Il en est sorti pour suivre les pistes animales à l’air libre, notamment celle du loup. Mais encore aujourd’hui, alors que ses œuvres alimentent un puissant courant de réflexion qui s’est échappé des livres pour mieux y revenir, il doit souvent justifier auprès de ses pairs un tel sujet d’études. C’est pourtant cette approche charnelle de la pensée qui donne à ses lecteurs l’impression de sortir enfin d’un air confiné, de se « délyophiliser » l’intellect. 

L’été bat son plein. On émerge d’une vague de canicule pour tomber dans une autre, les nouvelles de l’environnement et de la biodiversité sont catastrophiques. Le moment idéal pour se dérouiller les neurones avec un jeune homme capable d’admettre son trouble. Lors du festival marseillais Oh les beaux jours ! où il était invité, Baptise Morizot a décrit la « tonalité affective puissante » ressentie sur le terrain, en zone de pastoralisme où il est allé enquêter. « Je me suis attaché aux bergers, aux loups, aux chiens. Cela entraîne un barbouillement moral, l’impression d’être traître à chacun ». Autant dire que le manichéisme ne passera pas par lui, qui préfère garder la capacité à ne pas trancher entre le gentil et le méchant. Plutôt travailler la relation même avec l’animal, d’où le titre de son ouvrage Les diplomates, paru aux éditions marseillaises Wildproject, lequel suggère une négociation possible pour préserver les troupeaux.

Diplomates-garous

Quelques chiffres sur lesquels s’appuie le philosophe : il y a dix mille ans, 97% de la masse des animaux étaient sauvages. Aujourd’hui, 85% sont domestiques. Les habitats naturels se réduisent comme peau de chagrin sous les coups de boutoir de l’anthropisation, et pourtant, traversant nos autoroutes, s’approchant des périphériques urbains, le loup est revenu. « Ce symbole de la sauvagerie vit collé à nous ». Et c’est une sacrée bonne nouvelle, car ce grand prédateur nous oblige à poser d’excellentes questions. Pourquoi par exemple, se demande Baptiste Morizot, quand le loup évolue dans un secteur qui n’est pas économiquement sinistré, la cohabitation du croqueur de brebis avec les éleveurs se passe-t-elle bien ?

Maître de conférence à l’Université d’Aix-Marseille, il est allé voir par-delà nature et culture sur le terrain, comme l’anthropologue Philippe Descola invite à le faire. Parfois très près, sur le plateau de Canjuers, camp militaire du Var, parfois à l’autre bout du monde. Il en fait le récit dans un court ouvrage paru chez Actes Sud, Sur la piste animale, s’appuyant sur ses notes prises à dos de cheval, les doigts figés par le froid en altitude, truffé de poèmes, traversé d’élans lumineux. Il écrit qu’on a « besoin de diplomates entre hommes et loups, littéralement : de diplomates-garous, pour décoder ses mœurs exotiques ». Rapproche leurs pillages de ceux des vikings, pour qui on ne possède effectivement que ce que l’on peut protéger. Précise que le loup, comme n’importe quel animal, « n’est pas en faute, et qu’il n’est pas sans droit ».

Pister, un apprentissage

Le philosophe rappelle la conception animiste des cohabitants de la terre ou des eaux : les animaux sont « un peuple fier et étranger, qui partage avec nous ce monde, et dont la proximité énigmatique élève notre conception de nos propres existences ». Pister demande à décentrer son regard, exercice d’intelligence et de sagesse, à se couler dans l’umwelt du chevreuil, du serpent ou de l’oiseau, ce mot allemand intraduisible qui désigne l’environnement sensoriel propre à une espèce ou un individu. Ce qu’il voit, entend, perçoit et qui peut être radicalement différent de nos expériences humaines. En s’appuyant sur sa propre pratique du pistage et sur les récits des chasseurs-cueilleurs bushmen du Kalahari, relatés par l’anthropologue Louis Liedenberg, Baptiste Morizot donne crédit à l’hypothèse selon laquelle l’humain s’est développé intellectuellement parce que pendant des siècles trouver sa nourriture exigeait d’enquêter. Dépourvu d’un odorat, d’une vue ou d’une ouïe suffisants, il a dû développer sa force de spéculation. 

C’est aussi, selon lui, ce qui a pu fonder la recherche collective, encourager le dialogue. Car lorsqu’on chasse en groupe et qu’on perd la piste, si précieuse, il faut deviner par où l’animal a pu passer, accepter de se tromper, chercher le parcours le plus plausible : dans cette quête, les échanges argumentés et égalitaires sont alors plus efficaces.

Apprendre à partager

Lors du festival Oh les beaux jours !, un autre auteur, Alessandro Pignocchi, relatait son choc lorsqu’il a appris qu’il n’existait pas de terme signifiant « nature » chez les indiens Achuar d’Amazonie. Y aurait-il donc d’autres sociétés humaines qui ne considèrent pas les espèces végétales et animales comme des ressources à exploiter ? Le vertige et les conséquences intellectuelles qui ont découlé de cette prise de conscience, nul doute que Baptiste Morizot les a lui aussi ressentis. Ses livres invitent à repenser « la grande politique vitale qui tisse les vivants dans la communauté écologique ». Nous ne sommes pas seuls au monde, tenons compte les uns des autres. Nul besoin pour cela de courir les sentes en espérant voir le loup, même si sa simple présence dans un paysage a pour effet de réveiller nos sens. En ville, observant le vol gracieux des oiseaux marins piochant dans les poubelles ; sur mer, lorsque les bateaux ramènent des filets entiers de poissons qui ne seront pas mangés ; dans les champs gorgés de pesticides où ne bourdonne plus un insecte, laissons nous déprendre de notre logique mortifère.

GAËLLE CLOAREC
Août 2019

Photo : Loup des Appennins dans le Massif-Central (France) © Clame Reporter

À lire :

Baptiste Morizot
Les diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant
Éditions Wildproject, 22 €

Sur la piste animale
Actes Sud, 20 €