Malgré le flou persistant, les festivals de l'été s'organisent

« Assis ou debout, on sera là »

Malgré le flou persistant, les festivals de l'été s'organisent  - Zibeline

Comment les directions des festivals de musique de l’été réagissent aux annonces de la ministre de la Culture ? S’ils peuvent s’adapter au format assis, le Midi Festival (83), Les Suds à Arles (13), le Festival de Thau (34) et Marseille Jazz des Cinq Continents (13) doivent se repenser en profondeur.

« On prend ce qu’on peut en ce moment, consent Frédéric Landini, directeur du Midi Festival, créé en 2005, à Hyères. C’était difficile d’avancer sans signal. Donc le positif y compris pour les collectivités est que l’on projette des festivals cet été. » « Pour tout dire, on s’y attendait et on s’y était préparés même si ce n’est pas une annonce réjouissante. Mais entre ça et ne rien faire… », reconnaît Monique Teyssier, présidente et directrice artistique du Festival de Thau, qui prépare sa 31e édition, dans l’Hérault. Même appréciation mitigée chez Hughes Kieffer, directeur du festival Marseille Jazz des Cinq Continents (FMJ5C) : « À part dire que c’est tout assis, avec moins de 5000 personnes et en été… Or on a besoin de réponses maintenant ». Représentant tour à tour le Syndicat des musiques actuelles (SMA) et l’Ufisc (Union fédérale d’intervention des structures culturelles), le directeur des Suds à Arles Stéphane Krasniewski est rompu aux échanges avec la ministre. « Elle a posé les premiers traits du cadre. Cela donne une tendance qui permet à ceux qui ne peuvent pas s’adapter à ces conditions d’annuler. Mais beaucoup de choses demeurent dans le vague et on attend des précisions, à commencer par les détails du protocole. Quel type de distanciation ? On ne sait pas. Jusqu’où est-on responsable si le public se lève de sa chaise pour danser ? On ne peut pas mettre un agent de sécurité derrière chaque siège. Quelle date de redémarrage ? Tant que le public ne la connaîtra pas, il restera dans l’expectative. »

Jauges réduites

Si aucune des quatre manifestations n’est concernée par la limitation de la jauge à 5000 personnes, toutes se voient contraintes de réduire malgré tout leur capacité d’accueil. Avec un site principal contenant jusqu’à 3000 personnes, le Festival de Thau prévoit de diviser ce nombre par deux. « On va déplacer le village citoyen et supprimer la petite scène au bord de l’étang afin de dégager plus d’espace pour pouvoir accueillir le maximum de spectateurs assis. » Les choses se corsent avec les concerts traditionnellement gratuits organisés dans les communes du bassin de Thau par un festival dont l’itinérance fait partie de l’ADN. « Sans billetterie, c’est plus compliqué de gérer les flux », appréhende sa cofondatrice. Au FMJ5C, si trois lieux sur les quatre où se déroule l’essentiel des concerts n’exigent pas de dispositions astreignantes pour y asseoir le public, c’est une autre histoire pour les jardins du Palais Longchamp, « berceau du festival ». Là où 3500 personnes déambulaient entre pelouse et buvette au rythme d’un jazz international et métissé, elles ne seront au mieux plus que 2000 rivées sur leur chaise. Mais une fois les règles de la distanciation éclaircies, il est probable que la jauge chute à 1300.

C’est à Hyères que la contrainte du format assis a le plus de conséquences sur la jauge, avec une formule habituellement à 1500 spectateurs debout. « Heureusement qu’on était assis nous aussi quand on a entendu l’annonce », plaisante son directeur qui le martèle : « Assis ou debout, on sera là mais si l’on veut imaginer quelque chose de sympa en version assise, cela entraîne des coûts très importants. » En termes de programmation, le Midi Festival souhaite garder sa ligne et ne pas adapter l’affiche aux critères musicaux qu’impliquerait une écoute sur chaise. « C’est en discussion avec les groupes. Certains joueront dans n’importe quelles conditions, d’autres se posent des questions. En musiques actuelles, le format assis n’existe pas. » Et d’admettre : « Est-ce que les groupes annoncés seront ceux qui joueront ? On n’en sait rien. De toute façon, chaque édition connaît son lot d’annulations pour des raisons indépendantes de notre volonté ».

Espace Schengen

Une série d’inconnues qui bloque, selon le directeur des Suds, toute démarche du public. Celle de réserver des places mais pas seulement. « Acheter le billet de train qui le conduira jusqu’à Arles, réserver sa chambre d’hôtel pour son séjour et tout le reste. Dans le budget moyen du spectateur, ce qu’il laisse au festival n’est pas le premier des postes. Il faut que les bars rouvrent, que les restaurants rouvrent. Il doit sentir que la machine est relancée. Tant que cela ne sera pas le cas, ce sera difficile de le convaincre. » Après avoir mis sur pied un format Covid-compatible en 2020 peu de temps après l’annonce de son annulation, le festival des musiques du monde n’a aucun doute sur sa faculté d’adaptation quitte à « tout remettre à plat » et à imaginer les scénarios les plus improbables, comme la transformation des afters à tendance électrique voire électro en configuration cabaret. « Si on a finalement le droit de danser, il n’y aura plus qu’à virer les tables. » Autre option, profiter des espaces publics avec leurs terrasses de café généralement ouvertes jusqu’à 2 heures du matin. Entre les soirées au théâtre antique, les concerts à l’Archevêché et les rendez-vous intimistes dans les musées, la 26e édition des Suds honorera ses fondamentaux. Avec « le parti pris de réduire les incertitudes et les risques en se concentrant sur des artistes résidant en France ou dans l’espace Schengen ». Ce qui chamboule l’affiche initialement prévue pour les troisièmes parties de soirée aux Forges où étaient prévus des musiciens venant d’Ouganda ou de Palestine. Exit également les artistes chiliens et péruviens initialement programmés en 2020 et attendus en 2021 au bord l’étang de Thau. Hughes Kieffer, lui, tentera le pari outre-Atlantique en misant sur « l’hypothèse que certains musiciens américains puissent venir dans certains conditions ». Formation musicale allégée ou âge avancé accélérant l’accès à la vaccination, le directeur imagine tous les aménagements possibles qui atténueraient la problématique de la circulation des artistes. Et de glisser une confidence : les jazzmen auraient tout intérêt à venir jouer en Europe, « c’est là qu’ils constituent leur capital ». Quoi qu’il en soit, « la ligne artistique des Cinq continents sera respectée, celle de faire découvrir le jazz dans sa diversité ».

Difficultés financières

Aux Suds, c’est paradoxalement une édition plus dense dont devrait bénéficier le public, en raison du report de la déclinaison hivernale du festival, impossible à tenir en mars comme en avril. En effet, les artistes invités aux Suds en hiver pourraient venir grossir la programmation de juillet et élargir le territoire du festival aux communes du Pays d’Arles. Pour le reste, « on utilisera les lieux habituels même si on est obligés de tenir compte du facteur assis par rapport aux esthétiques et aux équilibres des soirées », affirme Stéphane Krasniewski. Quant à l’équilibre financier, il est de facto inatteignable : « moins 850 000 euros sur les recettes propres ». À Mèze, Monique Teyssier prévoit une baisse de 50% des recettes pour un festival autofinancé à 63%. Anticipant des retombées sensiblement identiques, le festival MJ5C a d’ores-et-déjà réduit certains coûts -programmation, dispositif scénique- pour en surmonter de nouveaux. Exemple parmi d’autres : l’installation d’un plancher de stabilisation devant la scène à Longchamp. « Cela va être très difficile financièrement et on verra comment l’État va accompagner les événements qui seront ou annulés ou qui vont s’adapter comme le nôtre. Quand on sera le 23 juillet, la situation sera différente à tous les égards », se rassure-t-on du côté du festival électro pop varois. Et Frédéric Landini de vouloir faire passer un message : « C’est une période très complexe, qui est exceptionnellement anormale. Mais j’ai malgré tout envie de proposer quelque chose, même si in fine ce n’est pas ce que l’on fait habituellement. Pour les festivals qui peuvent, c’est très important parce qu’on a besoin de continuer le métier qu’on exerce, parce qu’on a besoin de voir des gens et jouer des artistes qui proposent leur vision du monde. Deux années blanches, ce n’est pas possible ». Pour Hughes Kieffer, « en 2021, la marque de la réussite comme l’enjeu majeur de la relance est de garder le lien avec le public ». Publics dont nul ne peut préjuger de l’engouement ou de la frilosité.

LUDOVIC TOMAS
Mars 2021

Photo : Concert Marseille Jazz des Cinq Continents au Théâtre Silvain ©Laura Dauphin

Marseille Jazz des Cinq Continents
8 au 25 juillet, Marseille
marseillejazz.com

Les Suds à Arles
12 au 18 juillet, Arles et les communes du pays d’Arles
suds-arles.com

Festival de Thau
19 au 29 juillet, Mèze et agglomération
festivaldethau.com

Midi Festival
23 au 25 juillet, Hyères
midi-festival.com



Un concert-test pour quoi faire ?

L’organisation d’un concert-test, prévu à Marseille dans les jours à venir, est parfois loin de convaincre de sa pertinence les principaux intéressés. « Je ne vois pas ce qu’on peut attendre d’un concert-test assis. J’ai l’impression que ce n’est pas pour nous. Comme une grande partie du public, des organisateurs et des artistes, je serais beaucoup plus intéressé par une expérience debout », tranche Frédéric Landini. « Il ne faut pas en faire l’alpha et l’oméga ni conditionner les annonces aux résultats. Car le temps de tirer les conclusions puis d’obtenir les autorisations signifierait qu’on ne peut rien faire avant septembre », renchérit Stéphane Krasniewski. Hughes Kieffer, impliqué dans l’opération, fait le constat amer que l’initiative, portée par un collectif d’acteurs en réaction à l’inaction du gouvernement, a finalement été « récupérée » par celui-ci pour justifier son attentisme. Et le directeur du festival marseillais de jazz de confesser le sentiment de s’être « fait prendre à notre propre piège ».



Les premiers noms de l’été

« L’année dernière, nous aurions dû avoir 20 ans. Mais quand on aime, on a toujours 20 ans », temporise Régis Guerbois, président de l’association qui porte le festival Marseille Jazz des Cinq Continents. Ce sont donc certains noms prévus en 2020 que les organisateurs ont à nouveau annoncés en avant-première d’une édition qui se dévoilera le 1er avril. Ainsi Ayo et Chassol partageront l’affiche du 17 juillet, au Théâtre Silvain. Auteur, compositrice et interprète, Ayo s’est fait une place de choix dans la galaxie des femmes qui chantent la soul aux accents de folk. Son dernier album Royal marque le retour lumineux de celle qui dit s’inspirer de Dieu… Entre minimalisme, psychédélisme et pop, Christophe Chassol transforme ses prestations scéniques en voyage hybride où se répondent instruments, créations sonores et vidéo. À Marseille, il est reçu pour une carte blanche aux invités encore mystères. On ne présente plus Ibrahim Maalouf (21 juillet, à Silvain). Le trompettiste iconoclaste s’aventure dans les sonorités cubaines avec son onzième album studio S3NS. Entouré d’une pléiade de musiciens, il tâchera de transmettre l’esprit d’une création latin jazz à laquelle ont contribué quelques virtuoses de la jeune génération latino-américaine. Pour son ouverture, le FMJ5C propose une soirée intitulée What a wonderful world !, en hommage à Louis Armstrong. Le trompettiste Malo Mazurié dirige ce spectacle qui rassemblera élèves et jeunes musiciens jazz de plusieurs établissement de la région : le Conservatoire, l’IMFP, le Big Band d’Aix-Marseille Université. Les Suds à Arles promettent une cuvée de grand cru avec une explosion d’esthétiques. Au programme : Ladaniva, Piers Faccini, Lina_ Refree, Oumou Sangaré, Flavia Coelho et Goran Bregovic. Comme toujours, le fleuron de la nouvelle scène pop se découvre au Midi Festival avec Faux Real, Billy Nomates, The Lounge Society, Quinzequinze, Oklou, Shygirl… Si le Festival de Thau n’a pas encore révélé sa programmation, les Nuits d’Istres ont levé le voile sur leur première soirée : Grand Corps Malade, le 8 juillet.

LUDOVIC TOMAS
Mars 2021