Entretien avec le psychanalyste Roland Gori, à propos des Journées de l’Appel des appels

Arrêter les dispositifs de soumission sociale

• 6 septembre 2019⇒7 septembre 2019 •
Entretien avec le psychanalyste Roland Gori, à propos des Journées de l’Appel des appels - Zibeline

Dix ans après son lancement national, l’Appel des appels débat d’un possible acte II, à Marseille. Entretien avec son cofondateur, le psychanalyste Roland Gori.

Zibeline : Rappelez-nous les circonstances du lancement de l’Appel des appels ?

Roland Gori : En décembre 2008/janvier 2009, avec Stefan Chedri, nous avons lancé une pétition pour dire non à la casse des métiers de l’humain telle que programmée par les réformes de Nicolas Sarkozy, d’inspiration néolibérale. Les différents professionnels se trouvaient prolétarisés, au sens du jeune Marx. Le savoir-faire, le savoir-être étaient confisqués par des protocoles très standardisés, avec des évaluations qui ne visaient pas les finalités mêmes de nos métiers, considérant la qualité comme une propriété émergente de la quantité. Jusque-là habituellement épargnés, nos métiers se sont retrouvés décomposés, fragmentés, rationalisés.

Comment la situation a-t-elle évolué en une décennie ?

Dix ans après, aucun fait ne vient contredire nos analyses. Bien au contraire, les choses n’ont fait que s’aggraver. Ce dont Sarkozy avait rêvé, le quinquennat Hollande l’a réalisé de manière « light » et, depuis maintenant deux ans, la présidence Macron le fait beaucoup plus brutalement et de manière obscène. Avec l’émergence de nouvelles forces et formes de protestation comme les Gilets jaunes ou la grève des urgences, qui viennent conforter la pertinence de nos concepts, la question qui se pose est : qu’est-ce qu’on fait ?

Dans votre dernier livre, La nudité du pouvoir, vous analysez le « macronisme ». Quel est-il ?

C’est la philosophie saint-simonienne du XIXe siècle revue et corrigée avec des outils et des paradigmes du XXIe. L’idée que la société n’existe pas -comme le disait Margaret Thatcher- ou en tous cas qu’elle existe comme une collectivité où seule la production économique compte et où la justice sociale ne peut être que les reliquats de l’économie, qu’on pourra ensuite redistribuer. J’ai appelé cette vision la théologie entrepreneuriale. Macron habille tout cela d’un discours humaniste pour enrober des actes emblématiques du néolibéralisme. Dans son dérapage sur les gens qui ne sont rien, il dit quelque chose de profond : pour lui, on ne peut pas être sans faire ; mais faire selon le modèle de l’économie de la finance. Il se présente comme le dernier rempart contre le populisme, mais il faut se demander plutôt s’il n’en est pas la rampe de lancement. On assiste à une dérive bonapartiste du pouvoir macronien, qui s’appuie sur les nouvelles technologies pour surveiller, contrôler et normaliser. Nous proposons au contraire de trouver dans les sciences et les nouvelles technologies les moyens d’une émancipation.

Quelles pistes pour retrouver le chemin d’une réhumanisation de l’action publique ?

Remettre l’humain au centre, c’est d’une certaine façon faire confiance aux professionnels en les sortant de l’ornière des évaluations quantitatives qui conduisent à l’imposture. La culture, le soin, l’enseignement, la recherche ne sont pas des industries. Il faut arrêter ce type de dispositifs de soumission sociale et associer les citoyens, usagers et professionnels, pour qu’ensemble, dans des espaces de parole, ils puissent définir eux-mêmes des critères d’évaluation. Cela conditionnera la possibilité de la démocratie. Comme disait Jaurès, la démocratie ne s’arrête pas aux portes des usines.

Un nouvel Appel est-il à l’ordre du jour ?

La question est à l’ordre du jour. Nous n’avons pas la réponse. On peut peut-être faire autre chose, mais quoi ? Qu’est-il possible de faire aujourd’hui ? Et c’est pour nous un honneur de tenir ces journées qui sont aussi une forme de soutien au directeur du Théâtre Toursky, lieu actuellement malmené alors qu’il agit dans l’un des quartiers les plus pauvres de France.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Septembre 2019

Journées de l’Appel des appels
6 & 7 septembre
Théâtre Toursky, Marseille
appeldesappels.org


Théâtre Toursky
16 Promenade Léo Ferré
13003 Marseille
04 91 02 58 35
http://www.toursky.fr/