Le dynamisme culturel d’Arles a transfiguré la ville. Au profit de qui ?

Arles sur la voie d’un Cultureland ?

Le dynamisme culturel d’Arles a transfiguré la ville. Au profit de qui ? - Zibeline

De la création des Rencontres de la photographie à l’installation de la Fondation Luma, en passant par le développement d’Actes Sud, le dynamisme culturel d’Arles a transfiguré la ville. Au profit de qui ?

« Je ne sais pas si dans cinq ans je pourrai encore habiter dans cette ville », s’inquiète le musicien occitan Henri Maquet. Et de regretter la disparition progressive de commerces et établissements de proximité historiques au profit de « galeries d’art ou de bars à vin » branchés. Le musicien juge sévèrement la transformation de la ville qu’il considère comme une « désincarnation du territoire ». Les Rencontres de la photographie, Actes Sud, Harmonia Mundi racheté par Pias, la Fondation Luma, bientôt celle de l’artiste coréen Lee Ufan pour l’art contemporain ainsi qu’un Musée Fragonard… Si la présence de structures au rayonnement international est perçue comme un atout et une chance pour la plupart des acteurs culturels et politiques, les retombées directes sur l’amélioration des conditions de vie des habitants ne sont pas aussi manifestes. À quelques mois des élections municipales, la question culturelle devient un sujet de préoccupation central dans une ville qui en a fait son principal levier de développement touristico-économique.

Le casino de la discorde

« Cela fait trente ans que les décideurs politiques de la ville misent sur le triptyque tourisme-patrimoine-culture », résume Nicolas Koukas, adjoint (PCF) au maire et candidat quadra à la succession d’Hervé Schiavetti (2001-2020), qui ne se représente pas. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : grâce aux 805 000 visiteurs dans les monuments l’an dernier, 2,5 millions d’euros sont entrés dans les caisses de la ville qui en a perdu 10 en termes de dotation de l’État sous les mandats de Sarkozy et Hollande. De quoi réfléchir… Pour l’élu, la question des recettes étant essentielle, il est inimaginable de faire passer en délégation de service public (DSP) une telle manne. Avis partagé avec le candidat Les Républicains Cyril Juglaret : « a priori cela fonctionne bien en gestion directe, il n’y a donc aucune raison de songer à la DSP ». Une quête du Graal financier qui a conduit le conseil municipal à adopter à l’unanimité le projet pourtant polémique de complexe casinotier sur les quais du Rhône. Assumant son vote mais pas la méthode dont la concertation est la grande absente, Nicolas Koukas insiste sur le rôle de la « puissance publique ». Que ce soit sur le dossier du casino ou celui de la Fondation Luma, « le politique ne doit pas s’effacer devant les partenaires privés dont les opérations deviennent d’intérêt général car elles touchent l’ensemble des Arlésiens ».

L’ancienne ministre en embuscade

« Quand on ouvre un cinéma ou qu’on organise des concerts d’octobre à juin, c’est pour les gens qui habitent là. On aurait pu se contenter du développement de la maison d’édition, mais pour nous ce n’était pas à dissocier d’un engagement citoyen local », confirme avec ces mots Françoise Nyssen. À la tête d’Actes Sud qui a constitué un véritable pôle culturel et de loisirs sur les quais du Rhône (librairie, cinéma, organisation de concerts et d’exposition, hammam, restaurant), l’ancienne ministre de la Culture reste pourtant plus que sceptique sur les orientations de la municipalité. « Qu’est-ce que cela signifie pour une ville comme Arles qui n’est pas très riche que de proposer un casino ? Pousser les Arlésiens à dépenser leur argent en jouant ? » Autre terrain conflictuel entre la ville et le premier employeur privé de la commune, un appel à projet pour un multiplexe alors que le Méjan (le cinéma lié à Actes Sud, ndlr) a reçu le soutien du CNC pour se développer sur le site de la Croisière, en centre-ville. « C’est de nouveau prendre la voiture, bétonner le sol quand tout le monde réfléchit en termes de transition écologique et de revitalisation des cœurs de ville. La politique culturelle d’une ville ne peut pas être dissociée de la prise en compte de transformation radicale indispensable compte-tenu du bouleversement environnemental que nous subissons. »

Subventions en baisse

En campagne, l’ancienne ministre d’Emmanuel Macron ? Indirectement puisqu’elle soutient la députée LREM Monica Michel, première femme candidate de l’histoire arlésienne. « J’aurais pu imaginer de tenter l’aventure. Je suis revenue à Actes Sud et je souhaite être pleinement avec l’équipe et les auteurs. Je préfère m’engager pour un changement de paradigme en prenant la culture comme lien et la transition écologique comme une nécessité absolue. Il en va de l’avenir de nos enfants et c’est cela qui m’intéresse. »

Les politiques publiques culturelles n’ont pas de secret pour Jean-Pierre Rata, ancien directeur de la culture à la Ville puis à la Région où il fut également le conseiller du président Michel Vauzelle. Aujourd’hui membre de conseils d’administration de plusieurs opérateurs comme le Théâtre d’Arles, le Méjan ou encore les Suds, ce militant tous azimuts dénonce la posture des conseils régional et départemental qui privilégient les grosses machines. « Les petites et moyennes associations qui font un vrai travail de terrain voient leur subventions baisser ou disparaître. Elles ont de plus en plus de mal à s’en sortir. ». Ses suggestions pour pallier l’évaporation des aides publiques : « Imaginer des modes de fonctionnement plus solidaires et travailler à l’échelle intercommunale ».

Et les Arlésiens ?

Le fonctionnaire à la retraite ne restera pas spectateur de la séquence électorale. Soutien de la majorité en place depuis 1995, il admet qu’« il y a encore beaucoup de travail à faire (en termes de politique culturelle) pour aller à la rencontre des habitants des quartiers », hameaux et villages de la commune la plus étendue de France.

Issue du monde du théâtre, Claire Antognazza a occupé la fonction d’adjointe à la culture, pendant les deux premiers mandats du maire sortant. À son actif, le lancement de la manifestation Drôles de Noëls ou encore la transformation de l’école de musique en conservatoire. « J’ai toujours été soucieuse de rapprocher les gens des artistes pour faire tomber les idées préconçues. » En retrait de l’arène politique, elle récuse l’axiome selon lequel l’offre culturelle arlésienne ne s’adresserait pas aux habitants de la ville. Et de prendre pour exemple le théâtre, principalement subventionné par la ville, fermé l’été et qui n’a donc pas la vocation d’attirer les touristes. « C’est une très bonne programmation et c’est tout le temps plein. Ce n’est pourtant pas un lieu de représentation sociale ». Son regret : ne pas avoir obtenu la mise en place d’une structure de coordination et de mise en cohérence des financements croisés entre les différentes collectivités. « Je n’avais aucun contact avec le Département ni la Région. Chacun voulait garder son pré carré et ses chouchous. »

Service public en berne

Sa successeure Claudie Durand (PS) a choisi de ne pas se représenter, donnant la priorité à son activité professionnelle de communicante. Mais pas que : « Le service public de la culture est aujourd’hui en berne. Le musée Réattu comme la médiathèque sont en souffrance ». Celle qui a monté le pertinent festival Arles se livre, qui valorise toute la chaîne du livre ancrée à Arles, le fait avec 10 000 « ridicules » euros pour la programmation. « L’événement n’existe que grâce à la volonté des acteurs de créer une dynamique. C’est Arles la débrouille. » Mais ce qui l’inquiète le plus à quelques mois de son départ, c’est l’absence de dialogue avec les acteurs privés. « C’est la complémentarité de l’offre qui rend la ville singulière et c’est cette émulation qui attire les opérateurs privés. Il ne faudrait pas que cette identité-là disparaisse en raison de la faiblesse du service public et de l’omnipotence de mastodontes. » Dans le viseur, toujours, la Fondation Luma créée par l’héritière Maja Hoffmann, qui agit en toute autonomie du fait aussi d’un certain laisser-faire du maire actuel.

Fracture et gentrification

Marie-José Justamond est une des actrices incontournables du rayonnement culturel et artistique de la ville. Fondatrice du festival de musiques du monde Les Suds à Arles qu’elle préside à présent, elle officie dès 1977 au sein des Rencontres de la photo. « Il y a toujours eu le souci des Arlésiens. Le musée Réattu, par exemple, fut l’un des premiers de France à proposer des ateliers pédagogiques aux scolaires. L’École nationale supérieure de la photographie dispose d’une formation continue et d’ateliers ouverts aux habitants. Mais la gentrification fait que les classes populaires se détournent de ses activités, même gratuites, car elles ne se sentent pas à l’aise s’il n’y a pas un travail au long cours dans les quartiers ». Sa conclusion : « La politique culturelle est faite par et pour les Arlésiens mais ne profite pas à tous. Et le tout-culturel ne résout pas la fracture. À Arles comme ailleurs ».

Réguler Airbnb

Cette tendance au tout-culturel peut causer des dégâts inattendus : le développement inquiétant des plateformes d’hébergement temporaire. 1510 offres de logements tous sites confondus, dont 900 dans le centre-ville, des logements vacants qui ne servent que quelques semaines par an, des taudis à la location… et un corps électoral qui perd 200 inscrits. « Des familles ne peuvent plus se loger. Arles devient une ville pour touristes. Il faut réagir ! », tranche Nicolas Koukas. Comme l’a entrepris l’adjoint PCF au logement à Paris, Ian Brossat ? « Il faut réguler les Airbnb », le rejoint Françoise Nyssen. Les communistes recevront-ils pour cette proposition irréfutable le soutien des amis du président ?

LUDOVIC TOMAS
Décembre 2019

Patrick de Carolis, candidat aux élections municipales, Sam Stourdzé, directeur des Rencontres d’Arles et Maja Hoffmann de la Fondation Luma n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien.

Photo : La Tour Gehry, Fondation Luma c CC0 – herongris