Remobiliser et reconstruire, après les Régionales

Après les Régionales

Remobiliser et reconstruire, après les Régionales - Zibeline

Le scrutin que nous venons de vivre a eu la violence d’un électrochoc. Bénéfique ?

Au deuxième tour, la mobilisation sans précédent des électeurs pour «faire barrage au FN» a eu lieu. Grâce une abstention en net recul (près de 9 % d’électeurs en plus…), la liste de droite est passée de 26 % à près de 55 %, doublant au passage le nombre de votants qui s’y sont ralliés : 469 000 au premier tour, 1 073 000 au second. La victoire est nette, et le Conseil Régional PACA sera donc composé de 82 Conseillers régionaux Républicains, et de 42 FN.

Le parti d’extrême droite ne dirigera donc aucune des Régions françaises. Mais est-ce une victoire ? Le sentiment de défaite est grand parmi les électeurs de Gauche qui ont, ou non, voté pour Christian Estrosi. Et la peur de l’avenir, dans un pays où le Front national ne parvient pas pour l’heure au pouvoir en dehors de quelques villes, mais où il monte, comme inexorablement. Car la liste de Marion Maréchal Le Pen a elle aussi gagné des voix entre les deux tours : 886 000 électeurs ont voté pour cette jeune femme qui est contre l’avortement et l’éducation à la contraception, contre le mariage pour tous et le financement des associations LGBT, contre l’égalité homme femme, contre l’accueil des réfugiés politiques persécutés dans leur pays, pour la détention ferme des petits délinquants, et la peine de mort pour les autres, contre notre système social et de santé qui protège les plus faibles par la cotisation et l’impôt, contre la liberté d’expression. Elle est pour la «préférence nationale», pour un protectionnisme aberrant qui oublie que l’économie Française vit de ses exportations. Elle rêve d’un pays où il y aurait des Français de première main, qu’on imagine blancs et chrétiens, et voudrait rétablir des hiérarchies entre les enfants de la Nation, et ceux qui sont issus de l’ex Empire colonial Français. Une histoire dont nous avons à rougir tant nos Lumières s’y sont montrées barbares, mais dont 6,8 millions de Français sont, semblent-ils, nostalgiques.

Contre le FN, une fin en soi ?

L’ancrage du Front national est aujourd’hui si profond, dans la France entière et surtout en Provence, qu’il est probable que ce parti arrive un jour au pouvoir, sans un changement radical de notre vie politique. Aux Présidentielles, si l’on projette les pourcentages du premier tour, Marine Le Pen serait aujourd’hui qualifiée pour le second tour. Et perdrait, mais beaucoup moins largement que son père face à Jacques Chirac.

Cela bouleverse profondément notre vie politique. À un an du scrutin, le but des partis traditionnels, le nez dans le guidon, va être de se qualifier pour le second tour. À droite certaines voix s’élèvent contre le Ni Ni de Sarkozy, qui s’il avait été le mot d’ordre de la Gauche, aurait inévitablement amené la victoire du FN dans au moins deux grandes régions françaises, dont la nôtre. Les Socialistes, quant à eux, parlent aujourd’hui d’union des «forces de gauche». Mais ils savent qu’ils ne l’obtiendront que si ils changent profondément de politique, et se préoccupent dorénavant du peuple plus que du Pacte de stabilité européen.

Car la Gauche est en miettes. Le scrutin présidentiel, qui pour le deuxième tour ne retient que les deux premiers candidats, interdit toute expression de voix nouvelles ou alternatives. Pourtant l’on a vu, même si les scores des listes du Front de Gauche et des Ecologistes s’avèrent décevants, que bien des électeurs déçus par le Parti Socialiste sont capables de se mobiliser et de retrouver le chemin des urnes.

Est-ce que la Gauche sera capable de se reconstruire, pour devenir une force de résistance et pour retrouver l’adhésion populaire ? Est-il possible d’espérer que demain l’on retrouve à gauche un vote d’adhésion, et non un vote utile pour le PS actuel, ou contraint pour la Droite ?

Pour obtenir cela, il faut inventer d’autres voies. Composer avec toutes les forces de Gauche sans compromissions, mais en sachant faire des compromis, pour parler la même langue et ne pas disperser les suffrages. Il faudrait que les Socialistes, frondeurs officiels ou non, qui souffrent de la politique gouvernementale rallient un grand parti de Gauche. Et exigent que François Hollande ne soit pas le candidat naturel, et que les Primaires qu’il avait promises soient au moins tenues.

Car le gouvernement socialiste a renié trop de ses promesses et désespéré le peuple, fait des cadeaux sans contrepartie aux entreprises et échoué à endiguer le chômage, assigné à résidence les militants écologistes, dérogé au Pacte de stabilité européen non pour relancer une économie qui s’enlise, mais pour aller faire la guerre.

Cette Gauche-là ne parle plus du vote des étrangers, se dit social-démocrate et pratique une politique libérale, parle de décentralisation mais applique une réforme territoriale incompréhensible et inopérante, dit soutenir la culture et l’éducation mais désespère les professeurs des collèges, impose aux villes une réforme des rythmes de l’école sans financer son coût, baisse les dotations des collectivités qui n’ont plus les moyens d’aller au-delà de leurs domaines de compétence obligatoire.

Tout cela la Droite le dit, la Gauche le crie, et le FN s’en repaît. Mais le gouvernement, sourd aux sondages d’opinion, aux frondeurs de ses propres rangs et à ses alliés dits naturels, semble vouloir ignorer aussi la leçon des urnes. Aveuglé par le sentiment d’avoir «limité la casse» comme l’écrivent les journaux, il s’en tient à la stratégie politicienne qui consiste à attendre du peuple de Gauche qu’il préfère la grippe au choléra.

Remobiliser et reconstruire

Le mécontentement est tel aujourd’hui qu’il y a fort à parier que ce petit calcul ne marche pas en 2017. Parce que la Gauche est profondément divisée, et que l’alliance du Front de Gauche avec ce gouvernement est impossible. Sans un socle commun qu’il refuse, nous revivrons le cauchemar de 2002. Avec en prime, un FN plus haut que jamais, et une disparition de toute gauche alternative.

Pour éviter cette catastrophe, il est urgent que le gouvernement sorte de sa surdité, et que l’on invente une autre force de progrès. Pas à pas, localement et nationalement, dans la concertation, la pluralité et la joie. Les urnes l’ont montré : il est possible encore de mobiliser le peuple de gauche, pour peu qu’il retrouve un peu de son amour ancien pour la politique, et veuille reprendre la main sur la décision démocratique.

AGNES FRESCHEL
Décembre 2015

Photo : urne © JCS