Entretien avec Rostane Mehdi sur la révolution algérienne

Algérie : On efface tout, on recommence ?

• 17 novembre 2019 •
Entretien avec Rostane Mehdi sur la révolution algérienne - Zibeline

Nos pages ouvertes aux jeunes !

Depuis plusieurs semaines Zibeline a le plaisir d’accueillir 5 étudiants de Sciences-Po Aix en Master 2 de journalisme.

En collaboration avec la rédaction, ils ont écrit et maquetté les pages qui annoncent les Rencontres d’Averroès 2019 et donnent un éclairage sur sa thématique, Fin(s) de la démocratie.

Démocratie, Peuple, Liberté, Engagement politique sur notre rive et tout autour de la Méditerranée : des problématiques brûlantes pour qui se destine au métier de journaliste, mais aussi pour les classes de Lycées et Collèges marseillais dans lesquels les étudiants nous accompagnent pour des interventions d’éducation à l’information et aux médias tout au long du mois de novembre.

Vous retrouverez les articles des étudiants distribués chaque jour durant les Rencontres d’Averroès à La Criée : écrits et imprimés à chaud chaque soir !

Ceux des lycéens et des collégiens, écrits à l’issue des Rencontres d’Averroès, seront publiés dans nos prochaines éditions, et sur journalzibeline.fr.

La rédaction


À l’occasion de la 4e table ronde, qui s’interroge sur l’avenir des démocraties, entretien avec Rostane Mehdi sur la révolution algérienne.

Suite à la démission d’Abdelaziz Bouteflika, Gaïd Salah, chef de l’état-major, a mis en place un régime de transition alors qu’il avait promis de rendre toute sa souveraineté au peuple algérien. Qu’est-ce qui justifie un tel choix ?

L’Algérie est engagée dans un processus politique exceptionnel. L’enchevêtrement des évènements, la complexité liée à la recomposition chaotique du champ politique, l’évolutivité constante des rapports de forces appellent une certaine créativité constitutionnelle. La constitution actuelle a pour mérite d’offrir un possible point d’appui au changement de système : l’article 102 a rendu les services qu’on en attendait, le départ du président de la République. Il faut maintenant assurer d’une manière ou d’une autre le retour au peuple souverain.

L’article 102 a permis l’intérim d’Abdelkader Bensalah. La constitution prévoit une présidence de 90 jours, durant laquelle de nouvelles élections doivent être organisées. Cela n’a pas pu aboutir, en raison des contestations. Peut-on parler de vide constitutionnel ?

Le pays est entré dans une période en tout point exceptionnelle. On peut considérer qu’il y a révolution lorsqu’un système perd sa cohérence, qu’il se délite et devient illisible aux yeux du plus grand nombre. Tel semble être le cas ici. Il est frappant de constater à quel point ce système est bloqué. En effet, il ne semble plus capable de générer les moyens de sa propre évolution et plus encore de sa transformation. Semaine après semaine, les marcheurs expriment une demande à la fois claire dans ses intentions politiques et adossée à quelques principes universels (dignité, justice, liberté), dont chaque citoyen a une intelligence au moins intuitive. Cette récurrence marque le caractère révolutionnaire du mouvement à l’œuvre. Toutefois, une révolution suppose un aboutissement. Le recours à ce concept n’est donc pleinement justifié que si la protestation conduit effectivement à l’émergence d’un système en rupture avec tous les symboles de celui qu’il remplace. On en est encore loin.

Aujourd’hui, d’où le pouvoir tire-t-il sa légitimité ?

Un système politique ne peut fonctionner qu’à la stricte condition d’être accepté par ses citoyens. Comme le disait Rousseau, « Le plus fort, n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ».

Dans tous les cas, la doctrine de légitimité ne peut assurer l’adhésion des membres d’une communauté que si elle parvient à identifier des valeurs susceptibles d’être conçues comme fondamentales, ou sacrées.

Par ailleurs, en démocratie cette légitimité demande à être éprouvée constamment selon des voies appropriées. Classiquement, on considère que cette légitimité procède de l’élection. Au risque d’être irrémédiablement disqualifiés, les pouvoirs publics doivent également veiller à inclure toutes les parties prenantes et permettre à chacun d’exprimer, de manière publique et transparente, son point de vue sur les grands enjeux collectifs. La légitimité d’un système se mesure donc également à l’aptitude de ses institutions à prêter attention à la particularité des situations. La bonne mesure ne sera pas la plus aveuglément générale, mais bien celle dont les destinataires auront la conviction qu’elle a été prise en pleine considération de leur singularité.

Enfin, la légitimité dépend de la capacité à aménager des espaces où se dénouent en toute neutralité les conflictualités politiques. Ce rôle est celui qui incombe traditionnellement aux juges constitutionnels.

Les élections que les autorités veulent imposer peuvent-elles être une solution ?

Je crois que nul ne condamne sérieusement le principe même des élections. Ce procédé est à l’évidence le seul qui permet une sortie de crise. Toutefois la réussite d’un processus électoral suppose que soient réunies un certain de nombre de conditions. C’est de cela que semble douter précisément une part importante de la population. La réalité d’une crise est souvent affaire de perception. Si une situation est appréhendée par le plus grand nombre comme problématique, elle finit par le devenir effectivement.

Le parlement a voté cette semaine une loi sur les hydrocarbures, quelle valeur a-t-elle auprès des partenaires commerciaux de l’Algérie ? Est-elle applicable ?

Sans me prononcer sur le fond de cette loi, je relève que son objet, la souveraineté du pays sur sa principale ressource naturelle, l’inscrit dans le registre des lois essentielles. On peut cependant s’interroger sur le point de savoir s’il est dans la vocation d’un gouvernement mis en place pour accompagner un processus de transition de faire autre chose qu’expédier les affaires courantes. Certes comparaison n’est pas raison, mais je note par exemple que dans la période qui a séparé la réunion du nouveau Bundestag, élu le 24 septembre 2017, et l’élection de la chancelière, le gouvernement a pris en charge la gestion des affaires courantes, conformément à l’article 69 al. 3 de la constitution. Si la constitution allemande ne dit rien sur ce point, il résulte néanmoins d’une coutume parlementaire acceptée de tous que le gouvernement ne peut, pendant cet intermède politique, prendre d’actes contraignants ni même déposer un projet de loi devant le parlement, et a fortiori établir un projet de budget. Il y a là une pratique commune à de nombreux états de droit.

Que dit le sous traitement médiatique français de ce qu’il se passe en Algérie, sur les relations entre les deux pays ?

Je suis d’abord frappé par la relative discrétion des médias. J’ai parfois le sentiment que la situation qui prévaut à Hong Kong est plus digne d’intérêt. On peut s’étonner de ce manque de clairvoyance, tant une déstabilisation durable de l’Algérie ne manquerait pas d’avoir des conséquences géopolitiques majeures non seulement pour le pays mais pour l’ensemble de la région.

Il est vrai que l’Algérie suscite souvent chez les commentateurs français un inconfort lié à une méconnaissance des arcanes d’une société proche et lointaine. L’analyse est en outre distordue par le poids des mémoires. On ne doit pas sous-estimer la peur chez beaucoup d’en dire trop ou pas assez. Aussi, les réactions à la situation actuelle oscillent-elles fréquemment entre maladresse, silence embarrassé et précipitation.

La France devra-t-elle choisir entre défendre ses intérêts économiques en Algérie, notamment l’exploitation du sous-sol par Total (pétrole, gaz, gaz de schiste…) et ses valeurs humanistes, écologique et démocratiques ?

Les démocraties n’échappent pas à cette malédiction qui semble les condamner à fonder leur politique étrangère sur la promotion de l’intérêt national. On appelle cela la realpolitik.

Propos recueillis par DJAMILA AÏNENNAS
Novembre 2019

Table ronde IV le dimanche 17 nov, à 11h
Quels avenirs pour la démocratie entre les deux rives de la Méditerranée ?
avec Jean-Claude Kaufmann, Justine Lacroix, Karima Lazali, Rostane Mehdi

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
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