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Artistes, acteurs culturels et public réunis à La Friche pour résister au discours du FN

Alerte rouge, les artistes contre le FN

• 28 novembre 2015 •
Artistes, acteurs culturels et public réunis à La Friche pour résister au discours du FN - Zibeline

« Libérez-vous ! Soyez zèbre ! Soyez âne ! Soyez vous ! » Julien Blaine, poète marseillais habitué à « gueuler comme un âne », comme il le dit lui-même, concluait ainsi le débat qui s’est tenu samedi 28 novembre à La Friche.

Tout au long de cette journée, performances artistiques et prises de parole se sont succédé dans le vaste espace de la Belle-de-Mai, à Marseille. Intitulée Prière de déranger, la manifestation était organisée à l’initiative du Collectif du Point Rouge. Un collectif formé suite aux déclarations, en septembre dernier, de Marion Maréchal-Le Pen, fustigeant les « bobos qui font semblant de s’émerveiller devant deux points rouges sur une toile. »

La candidate du Front National aux élections régionales en PACA révélait ainsi sa vision de l’art et la culture. Ajoutant qu’en cas de victoire, les élus FN seraient « les soutiens d’une culture populaire où notre patrimoine et notre identité seront mis en valeur. »

A huit jours du premier tour des élections, Prière de déranger était l’occasion de mobiliser artistes, acteurs culturels et public autour d’une culture aux antipodes de celle revendiquée par le FN. Avec un enjeu devenu crucial au fil des semaines : le parti d’extrême-droite est annoncé vainqueur du scrutin selon plusieurs sondages.

La Friche avait fait le plein et il était difficile de se frayer un accès aux performances, improvisations théâtrales, dansées ou musicales qui rythmaient le programme. Dans un bar-restaurant bondé, le débat « Art et transgression », diffusé en direct sur Radio Grenouille, réunissait quatre intervenants autour de cette vaste question. Paul Ardenne, historien de l’art, François Barré, responsable d’institutions culturelles, Bernard Foccroulle, directeur du Festival d’Art lyrique d’Aix-en-Provence, et Julien Blaine, poète, alias Christian Poitevin, adjoint à la Culture de la ville de Marseille entre 1989 et 1995.

Poétique et esthétique

François Barré rappelait d’emblée que l’artiste, longtemps au service des puissants, s’en était émancipé surtout depuis le milieu du XIXe siècle, devenant, parfois, un opposant à l’ordre établi. Il relevait alors le paradoxe actuel qui veut que le pouvoir (état ou collectivités locales) finance le contre-pouvoir (artistes, institutions ou manifestations culturelles). Dans l’hypothèse d’une région gouvernée par des élus FN, la crainte est de subir une « politique artistique qui se fonde sur leurs opinions personnelles. »

Au souvenir de son expérience municipale, Julien Blaine soulignait que les goûts personnels d’un responsable de politique publique ne peuvent interférer sur ses choix. « Mon travail était de faire en sorte que tout le monde puisse s’exprimer. Le véritable écueil, c’est le budget et la volonté politique de faire telle ou telle chose. »

« Aujourd’hui, il est nécessaire de préserver la liberté de création, car ça ne va pas de soi », insistait Bernard Foccroulle. Il évoquait toutefois aussi « le danger d’un académisme de la transgression, qui perd de son sens. » La question ambiguë étant de fixer, ou pas, une limite à la provocation. Mais avant tout, selon Paul Ardenne, le vrai risque d’une politique culturelle menée par le FN vient du fait qu’il « juge la poétique, donc l’acte artistique, du point de vue esthétique, donc du goût. »

Politique et pratique

Quand la parole vint au public, le débat, assez théorique et intellectuel jusque là, prit une tournure plus concrète et pratique. Les interventions d’Alain Hayot, actuel conseiller régional Front de Gauche, et d’Agnès Freschel, candidate sur la liste de la Région Coopérative (FDG/EELV) –  et qui est par ailleurs la rédactrice en chef du journal Zibeline – le portèrent sur un terrain nettement plus politique.

« Le FN, dans son rapport à la culture, a un projet politique, qu’il ne s’agit pas d’analyser du simple point de vue culturel », expliquait Alain Hayot, rappelant que l’identité nationale est l’un des fondamentaux du parti d’extrême-droite.

L’énoncé de cette réalité, et de l’importance de « voter à gauche » provoquèrent un peu de flottement dans l’assistance. « Ce n’est pas le lieu pour une tribune », réagissaient certains. « Parler politique aujourd’hui, pour les acteurs culturels, c’est ça la véritable subversion. La transgression ne suffit pas », insistait Agnès Freschel, soulignant que des milliardaires comme « Bernard Arnault ou François Pinault sont de grands collectionneurs d’art transgressif. »

En écho à cette dimension politique, les propos de Pierre Sauvageot, directeur de Lieux Publics, sonnaient alors comme une alerte. « Notre profession n’est pas armée pour résister à une présidence FN, car nous ne sommes pas armés collectivement. Si on ne se prépare pas, le FN va jouer de nos divisions individuelles. »

JAN-CYRIL SALEMI
Novembre 2015

Photo : Prière de déranger © JCS

 


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