Les directeur-i-ce-s des lieux culturels font état de la situation actuelle : le théâtre du Bois de l'Aune à Aix-en-Provence

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Les directeur-i-ce-s des lieux culturels font état de la situation actuelle : le théâtre du Bois de l'Aune à Aix-en-Provence - Zibeline

Patrick Ranchain est le directeur du Bois de l’Aune à Aix-en-Provence, seul théâtre en France à revendiquer la complète gratuité. Un combat sans relâche.

Zibeline : Comment vit le Bois de l’Aune aujourd’hui ?

Patrick Ranchain : Sans public, depuis presque un an avec de temps en temps un rayon de soleil qui nous permet d’ouvrir aux spectateurs. Il y en a eu un à l’été dernier, un à l’automne. Comment on vit ? On fait comme tous les autres, il y a toujours du travail au quotidien, il y a toujours des artistes qui créent, qui inventent, il y a toujours des étapes de travail, des répétitions, de merveilleux professionnels qui viennent accompagner ou pas, mais tout ça peut être lassant, je pense, dans la durée.

Car, oui, c’est vrai, cela permet aux professionnels d’aller voir des répétions qu’ils n’auraient peut-être pas suivies en temps normal. C’est toujours mieux que rien, mais j’aimerais bien que l’on cesse de jouer au yoyo avec nous, c’est épuisant pour des équipes de toujours se projeter de mois en mois… J’aimerais retrouver cette forme de culte laïc qu’on peut pratiquer dans les lieux de théâtre, les bars, les restaurants. Actuellement on peut être soixante pros, voire plus dans une salle, et l’on se dit que ce pourrait être autant pour un « vrai » public. L’argument des professionnels qui viennent voir et acheter les spectacles, ne tient pas la plupart du temps : les jeux sont faits bien avant ! Si on fait dix sorties de résidence avec chaque fois soixante personnes, on peut donc avoir six cents spectateurs.

Il faut reconnaître que les théâtres ne sont pas les plus mal lotis. Je ne connais aucun théâtre dans le système public où les salaires ne sont pas payés pour les permanents. Les compagnies, c’est une autre paire de manches.

L’amorce de nouvelles réflexions ?

L’économie de la culture m’intéresse beaucoup aujourd’hui : comment la recette de billetterie arrive à pallier ce que n’apportent plus les subventions, qui ne peuvent plus payer l’artistique, juste le fonctionnement des lieux. J’aime bien quand on dit « culture bâillonnée, prisonnière, empêchée », mais j’aimerais que ces mots-là soient formulés encore après la pandémie, et j’aurais aimé les avoir entendus avant, parce que la culture est empêchée depuis longtemps pour un grand nombre, non dite et interdite. Demain, quand on retrouvera la « normalité », les billets seront toujours à 10, 15 ou 20 €, je parle au niveau national, et avec de nouveau une culture empêchée. Mais comme l’économie de la culture sera moins touchée, on entendra moins ces cris. Il faudrait souligner la violence des termes et la manière dont ils sont inappropriés à l’action.

Je suis bien sûr très content que la Région émette un billet solidaire*. Mais il n’est pas normal qu’il naisse avec la pandémie. C’était avant qu’il fallait le créer. J’aimerais qu’il y ait un débat national sur la gratuité, sur sa signification. Pourquoi parler de billet solidaire de gratuité alors qu’il faut parler d’art, de théâtre, de danse, de cirque, et après, une fois qu’on a donné envie à ceux qui ne vont pas au théâtre d’habitude de venir, leur dire « venez, c’est gratuit ! ». Mais on inverse la machine aujourd’hui : on vend de la gratuité, plus de l’art. Sans préparation, cette gratuité ne sert à rien.

Le théâtre s’adapte ?

Oui, et même de nouvelles formes s’inventent. À l’automne j’ai invité, pour qu’ils échangent sur leurs métiers, Alain Béhar, Élise Vigneron, Romain Bertet, Julie Deville pendant deux jours. L’ennui et le silence sont constructifs et je savais que dans leur manière de travailler l’art il y a du commun, du partage. Ils reviendront prochainement ; cela s’appelle La Fabrique de l’éphémère et elle peut générer des projets. Au Bois de l’Aune, le cœur du projet, c’est le spectacle vivant, et je souhaite considérer les artistes, et qu’ils se considèrent aussi, comme permanents du lieu, qu’ils en partagent la vie, les questionnements, que le Bois de l’Aune soit associé à eux. Nous allons étirer nos saisons, déborder sur juillet dans l’espace public, conjuguer maintiens et reports, et associer durablement les artistes à notre démarche ; et réciproquement. Bref, faisons du culte laïc !

PROPOS RECUEILLIS PAR MARYVONNE COLOMBANI
Février 2021

* Dans le cadre du « Pacte d’effervescence culturelle » annoncé début février par le président de la Région Paca, Renaud Muselier ; prévu pour l’été 2021. Il comporte entre autres le projet d’un billet offert par la Région pour un billet de spectacle acheté.

Photographie : Patrick Ranchain © JS Gaydon

Théâtre du Bois de l’Aune
1 Place Victor Schoelcher
13090 Aix-en-Provence
04 88 71 74 80
boisdelaune.fr