Vu par ZibelineLes femmes de Méditerranée déclarent résistance

Abolir le patriarcat

• 12 septembre 2015 •
Les femmes de Méditerranée déclarent résistance - Zibeline

Le 12 septembre, la Villa Méditerranée recevait Les Nouvelles Antigones, projet de l’association Sublimes Portes entendant porter la parole de femmes méditerranéennes, activistes et écrivains.

Diversifier l’information

Lors de la première table ronde de l’après-midi, réunissant trois blogueuses s’exprimant en anglais, l’historienne Sophie Gebeil (AMU) rappelait que nés avec le siècle, les blogs sont toujours influents malgré l’essor des réseaux sociaux, et qu’un tiers des internautes dans le monde arabe sont des femmes. Pour Abir Ghattas, venue du Liban, écrire sur Internet est un moyen de faire émerger une parole très privée sur la sphère publique, en traitant de l’agressivité qui touche les femmes au quotidien : viol conjugal, harcèlement… Abir Kopty, palestinienne, et Kübra Gümüsay, turque-allemande venue voilée, renchérissaient : face à la censure ou l’autocensure induite par la hiérarchie souvent masculine des médias traditionnels, elles ont saisi cet espace de liberté, pour éviter de se voir caricaturer par d’autres. Leurs écrits sont très politiques, et bien que confrontées à diverses formes d’intimidation de la part d’individus, de collectifs ou de leurs propres gouvernements, elles tiennent bon sur la question des droits humains… et pas seulement féminins. Refusant d’être réduites à des thématiques particulières, comme si elles ne pouvaient pas avoir d’opinion légitime en matière d’économie ou de droit du travail, et refusant d’être considérée comme des héroïnes : «Une autre façon de nous décrédibiliser ; nous sommes seulement des privilégiées, avec un accès à Internet, les moyens techniques de faire un blog, la capacité à écrire en anglais… Il ne faut pas oublier les milliers de femmes plus courageuses que nous, qui font des choses primordiales sur le terrain, et n’ont pas les moyens de s’exprimer.» Unanimement, ces trois intervenantes célébraient le réseau, qui permet aux activistes de se faire connaître, et aux voix féministes de se diversifier, lassées qu’elles sont d’une information mass media expurgée du point de vue des femmes musulmanes ou de couleur. Abir Kopty concluait cette table ronde en précisant, sourire aux lèvres : «Nous ne sommes pas des réformistes. Nous voulons abolir l’ordre patriarcal, et nous pensons que cela profitera à tout le monde, hommes comme femmes».

Se dire pour survivre

La seconde rencontre de la journée s’intitulait Blogging et littérature ; on a pu y entendre avec bonheur diverses fortes personnalités s’exprimer. Notamment Cristina Fallaras, éditorialiste, auteur de romans noirs, et aussi «l’expulsée la plus médiatisée d’Espagne». Elle a décrit la nécessité d’écrire un récit de la très grande pauvreté entraînée par la crise et les politiques d’austérité : «Dire « l’économie va mal » est une chose. Dire « j’ai été chassée de mon appartement, mes enfants ne mangent pas, je dois aller voler pour les nourrir » en est une autre». Pour elle, c’est une question de survie, et le véritable problème est, au-delà de la pauvreté, la perte d’identité : «La plupart des gens n’ont pas les moyens narratifs d’en parler, et ceux qui les ont, les écrivains, les journalistes, ne sont pas concernés. Il fallait écrire cette histoire-là, vécue au jour le jour».

Même urgence à se dire chez la tunisienne Amal Claudel, la libanaise Paola Salwan Daher et la syrienne Naïla Mansour. L’immédiateté du blog «me défoule», dit l’une, «la révolution m’a donné l’écriture», dit l’autre, «je m’en sers aussi pour taper sur le mythe sacré de la mère qui ne peut pas s’exprimer hors des clous». Au Liban, où les blogs ont permis de documenter les violences de l’État et encouragé la mobilisation, «le mouvement populaire donne énormément d’espoir : on n’est plus 15 féministes et 12 gauchistes, on est 100 000». En Tunisie, Internet était censuré avant 2010, «on n’a pas eu d’éducation politique, mais depuis j’ai compris que tout est d’ordre politique, y compris ma sexualité de femme».

Pour clore cette table ronde, Amal Claudel a lu l’un de ses poèmes, ravageur, avant que Leïla Shahid, ancienne ambassadrice de Palestine auprès de l’Union européenne ne prenne la parole, se disant «éblouie» de la modernité de ces jeunes femmes, qui ont découvert un territoire «humain, universel et féminin». La soirée s’est poursuivie en musique, par un concert-spectacle. Les Nouvelles Antigones auront donné à entendre haut et fort, comme vous le constaterez à l’écoute des extraits ci-dessous, une parole féminine qui ne cédera pas face à l’adversité.

GAËLLE CLOAREC
Septembre 2015

Photo : Les Nouvelles Antigones – Villa Méditerranée 2015 -c- G.C.
Radio : Lecture de son texte Ceci n’est pas un poème, ceci est un vomi par la poétesse Amal Claudel, et discours de clôture de Leïla Shahid. Extraits musicaux enregistrés lors du concert-spectacle La nuit d’Antigone. Prise de son Annie Gava.

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