"Il faudrait que des Amassadas fleurissent de partout". La grande duperie des énergies vertes ne passe pas

À quoi servent les énergies « vertes » ?

Sur le territoire français, entre les centrales nucléaires poussent les éoliennes et les fermes photovoltaïques, portées par un discours technocratique qui ne convainc pas les populations.

Les énergies renouvelables seraient une solution écologique à la crise environnementale. Mais dès qu’on l’observe de près, cette affirmation s’avère suspecte.

L’espèce humaine consomme de plus en plus d’énergie, afin d’alimenter un système économique en roue libre. La production électrique de l’éolien, du solaire, ou de la biomasse s’ajoute au nucléaire, au pétrole, au charbon et au gaz pour éclairer jour et nuit nos villes, faire décoller nos avions, nourrir nos datas centers, objets connectés, smartphones. En fait de transition énergétique, il s’agit d’une accumulation, et les émissions de carbone continuent d’augmenter.

Sur le territoire français, les pouvoirs publics encouragent l’implantation d’éoliennes ou de fermes photovoltaïques, sans pour autant renoncer à prolonger la durée de vie des centrales nucléaires. Mais les experts du renouvelable sont confrontés à une opposition de plus en plus franche aux projets industriels de ce type. En Aveyron par exemple, des habitants ont contré pendant plusieurs années la construction d’un méga-transformateur sur la commune de Saint-Victor-et-Melvieu. Le terrain a été occupé par un collectif appelé l’Amassada (l’assemblée, en Occitan, à prononcer sans le « a » final).

Le 15 janvier 2020, plusieurs de ses membres sont venus à Marseille parler de leur démarche et expliquer leur raisonnement. Les éoliennes sont d’énormes machines, nécessitant chacune des tonnes d’acier, de béton… et tout un appareillage qui implique des « terres rares ». Comme leur nom ne l’indique pas, celles-ci ne sont pas rares, mais difficiles à extraire. Elles le sont dans des sites ultra toxiques, notamment en Chine, à un coût humain et environnemental exorbitant. L’une des jeunes habitantes de l’Amassada (écouter l’entretien complet sur notre webradio) s’insurge : « Cela ne nous touche pas car ces mines sont loin de chez nous. Ce sont des produits dangereux, mais passée la frontière, ça devient écolo ? ».

Déguisement vert

Pour elle et ses amis, le discours du capitalisme vert n’est qu’une propagande techniciste, destinée à empêcher une vraie réflexion sur notre rapport à l’énergie. Si l’humanité doit se tirer de l’effondrement de la biodiversité et du chaos climatique où l’extractivisme a plongé la planète, au lieu d’en consommer toujours plus il faudrait, comme l’écrit Nicolas Casaux, membre de l’organisation d’écologie radicale internationale Deep Green Resistance, avoir « en ligne de mire un abandon progressif de l’utilisation des -et de la dépendance aux- produits industriels high-tech et de l’électricité industrielle ; un retour à un mode de vie simple, low-tech, basé sur un artisanat local, écologique, permettant un maximum d’autonomie, un respect complet des équilibres biologiques, et des espèces vivantes non-humaines ».

L’auteur Alessandro Pignocchi (lire ici la critique de son dernier ouvrage, Mythopoïèse), n’en pense pas moins. Il propose d’imaginer une « source d’énergie magique, infinie et absolument non polluante : prise dans les règles du marché, une telle énergie accélérerait dramatiquement l’artificialisation des terres, leur bétonnage, et donc précipiterait l’advenue d’un monde vide et tristement invivable. » Son point de vue est intéressant, car tout comme les résistants de l’Amassada, ou les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, il évalue avec clairvoyance la posture occidentale lorsqu’il faut envisager le devenir d’un lieu de vie. Le choix est restreint : exploitation, ou protection. « En réalité, deux facettes complémentaires d’un même mode de relation, de sujet à objet ». Car la protection d’un territoire -pour services écosystémiques rendus, le fait qu’une zone arborée filtre les eaux, par exemple, ou pour ses aspects récréatifs, touristiques- reste une forme d’utilisation. Il alerte sur un « phénomène de cliquet » : quand on choisit de protéger une zone, on peut toujours changer d’avis et l’exploiter. « L’inverse est plus complexe. Tant que l’on reste prisonnier de ce choix, on se dirige nécessairement vers des lieux protégés de plus en plus réduits. »

Logique industrielle

Exactement ce qui pousse d’autres personnes, cette fois dans le département des Alpes-de-Haute-Provence, à lutter contre un projet de centrale photovoltaïque porté par la société SolaireParcMP079, filiale d’Engie Green, au lieu-dit La Seygne. Bruno Seguy, habitant d’Ongles, la commune concernée, expliquait sur Radio Zinzine qu’il s’agit de défricher 12 hectares d’une forêt de pins maritimes, âgés de 70 ou 80 ans. Des sols acides atypiques pour le secteur, où croissent bruyère à balais et callune, en zone humide censée être préservée au titre du Schéma Régional de Cohérence Écologique. « On nous présente ces projets pour lutter contre le changement climatique, et notre premier allié dans cette lutte c’est la forêt, comme puits de carbone. Donc elle n’est absolument pas à détruire ! » Pourquoi choisir un espace naturel pour implanter des panneaux qui pourraient l’être en milieu urbain, sur des toits de parking ou autre lieu déjà bétonné ? Selon lui, c’est la logique industrielle de la multinationale qui prévaut. « Raser une forêt coûte moins cher que d’aller dans un espace déjà anthropisé. Pour Engie, Ongles n’est qu’un point sur la carte. Si on les laissait faire, cela ne les gênerait pas de couvrir le département de panneaux. »

Le gouvernement non plus, manifestement : Bruno Seguy relate qu’Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, est récemment venue travailler « l’acceptation sociale » par les populations locales du développement des énergies renouvelables, en les incitant à participer à la solidarité nationale…

Contre-culture

Comme l’exprime la chercheuse Christelle Gilabert, « La difficulté consiste à affronter la capacité du modèle techno-libéral à absorber les critiques et à se les réapproprier pour les mettre au service de son propre essor. Et ce sans toucher au cœur de son fonctionnement, qu’il prétend ainsi rendre plus « vertueux » ou « durable ». » Le marché utilise les énergies vertes pour perpétuer le mythe de la croissance. Un procédé parfaitement détaillé dans un film documentaire réalisé par l’Amassada, Pa res nos arresta (en accès libre sur Vimeo et YouTube) : on y comprend la façon dont les pires multinationales, de Total à Coca Cola, se servent des crédits carbone pour pouvoir continuer à polluer. Le système de compensations mis en place par le Protocole de Kyoto le leur permet, il leur suffit d’investir dans un champ d’éoliennes… lesquelles, en plus, rapportent. La notion de pollueur payé, en quelque sorte.

Ce sont ces aberrations que dénoncent les opposants au transformateur géant en Aveyron. « Ce n’est pas qu’une question de paysage », déclarent-ils, mais de culture. À la question de savoir comment résister au rouleau compresseur technocratique, ils répondent qu’il est difficile de défendre quelque chose qui se trouve à deux heures de là où on habite. Or « habiter un lieu, c’est l’opposé de le gouverner ou de le défigurer. » Lors de l’expulsion de l’Amassada en octobre dernier, deux blindés ont accompagné les pelleteuses chargées de la destruction des cabanes, avec « la volonté de détruire une utopie de vie, l’imaginaire rendu possible ». « Les machines sont en train de détruire ce avec quoi on a grandi, déclare une toute jeune femme. On n’a pas le choix, il faut lutter ! Le jour où ils auront éclaté toutes les montagnes à coup de dynamite pour faire encore plus de profit, on n’aura plus notre place et il n’y aura plus aucun sens à se lever le matin. L’Amassada a eu du sens et elle en a toujours un. Il faudrait que des Amassadas fleurissent de partout. »

GAËLLE CLOAREC
Février 2020

Photos : L’Amassada