Un atelier d'éducation populaire de la compagnie de théâtre Manifeste Rien, à Manosque

À l’école de la déconstruction

Un atelier d'éducation populaire de la compagnie de théâtre Manifeste Rien, à Manosque - Zibeline

La compagnie de théâtre Manifeste Rien accompagne ses créations d’ateliers d’éducation populaire. Reportage dans un lycée, à Manosque, autour de la pièce Homo ça coince…

Associer théâtre de critique sociale et actions d’éducation populaire. C’est la raison d’être de la compagnie Manifeste Rien, son credo. À chaque pièce, en amont comme en aval des représentations, des temps de médiation avec le public d’un territoire, qu’il soit lié à un établissement scolaire ou un quartier populaire dit prioritaire. « S’ils l’étaient, ça se saurait », ironise Jérémy Beschon, metteur en scène de la compagnie, déplorant que le théâtre se soit « séparé des classes populaires ». Malgré les restrictions imposées par la pandémie, Manifeste Rien a tenu tant bien que mal quelques interventions autour de sa dernière création, Homo ça coince… . Un spectacle dans la continuité de l’adaptation de La domination masculine de Pierre Bourdieu, qui cible plus particulièrement les discriminations homophobes et transphobes. Cet après-midi-là, au lycée des métiers Louis Martin-Bret, à Manosque, le cours de Français de la seconde CAP restauration et aides à la personne accueille un atelier mené par Marie Beschon, médiatrice socio-culturelle de la compagnie, par ailleurs sœur du metteur en scène. Universitaire formée à la philosophie et l’anthropologie, elle est coutumière de l’établissement qui l’accueille depuis trois ans dans le cadre d’un projet citoyen d’ouverture à la diversité et d’acceptation de l’autre, initié par le professeur de Lettres et Histoire David Soulard, référent culturel du lycée. « Il existe un rapport à la différence qui conduit parfois à plus d’exclusion. Le théâtre permet de travailler sur la question du regard, sur des constructions complètement fausses. Il n’y a pas de tabou », estime l’enseignant, qui invite également dans les murs SOS Homophobie et Amnesty International.

Premiers rangs

Avant la projection d’un extrait d’une quinzaine de minutes d’Homo ça coince…, Marie pose trois dates au tableau pour contextualiser le propos. 1991, l’affaire du sang contaminé qui intervient un an après que l’homosexualité sorte de la liste des maladies mentales de l’Organisation Mondiale de la Santé. 1999, année du Pacs et de la création de la fédération nationale Inter-LGBT. 2013, vote de la loi pour le Mariage pour tous sous l’impulsion de Christiane Taubira avec son contre-cortège de la Manif pour tous. Les réactions à la vidéo sont timides. Et les réponses – la plupart du temps pertinentes – aux questions lancées à la volée sortent généralement des mêmes bouches, aux premiers rangs. Pour autant, la méthode Beschon accroche. « C’est un public qui n’a pas de culture scientifique et ne connaît pas le mot sociologie. À l’inverse du travail scientifique qui va remonter du terrain vers les concepts, je fais le chemin inverse en partant des concepts et des analyses pour les ramener au quotidien. »

Publicités, images puisées sur internet et les réseaux sociaux, documents institutionnels, reportages d’actualité… La médiatrice illustre la moindre idée avec des supports iconographiques et audiovisuels concrets, qui rendent évidentes donc accessibles les notions de « pression sociale », « virilité », « hétéronormie », « dysphorie de genre » et même « gentrification ». « C’est aussi de l’éducation à l’image et aux médias », convient Marie Beschon, capable d’introduire aussi des personnages mythologiques ou littéraires comme Circé et Simone de Beauvoir. Moment fort de la séance, l’évocation du suicide de Fouad, lycéenne trans de Lille qui a filmé sa convocation dans le bureau de sa conseillère principale d’éducation (CPE) avant de passer à l’acte. Pendant 43 secondes, on voit la responsable éducative crier sur l’élève habillée en fille tout en lui disant qu’elle est d’accord avec elle, avant de l’exclure une journée de l’établissement. « Le raisonnement de la CPE est de punir la victime pour ne pas gêner les autres », tranche la médiatrice. Une réflexion approuvée par l’auditoire. Et de conclure : « ce qui nous paraît normal aujourd’hui ne l’a pas toujours été et ne l’est pas pour tout le monde ».
LUDOVIC TOMAS
Février 2021

Photo : Atelier mené dans une classe de CAP du lycée Louis Martin-Bret, à Manosque, le 25 janvier © L.T.

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