Des Pirates à l'assaut de la précarisation et l’invisibilisation dans le spectacle vivant

À l’abordage !Vu par Zibeline

Des Pirates à l'assaut de la précarisation et l’invisibilisation dans le spectacle vivant  - Zibeline

Depuis un an, des jeunes artistes du spectacle vivant réfléchissent aux moyens de désenclaver la situation des compagnies « émergentes », en leur donnant leur vrai nom : les immergées

Artistes émergents. Jeune création. Nouvelle scène. Dans les sept arts, les festivals et programmations saisonnières se gargarisent de cette promesse de découverte que recèlent toute la série d’adjectifs bien connus aujourd’hui. Pour le spectacle vivant autant que le cinéma, la photographie, la BD, l’estampille annonce la part de risque qu’auraient pris les directeu·ice·s d’institutions qui choisissent d’appuyer celleux qui ne sont pas encore reconnu·e·s, et pointe leur degré de pertinence quant à leur capacité à repérer qui seront les artistes de demain. Il y aurait presque comme un formatage de ces propositions : de la même façon qu’on se déplace pour aller voir Fabrice Luchini pour se délecter de sa diction du répertoire littéraire, on attend une nouveauté indéfinie, quelque chose qu’on serait les premiers à voir, un peu transgressif, frais, trash, tout cela à la fois, du moment que c’est du « avant d’être reconnu ». Mais que signifie réellement cette césure entre émergés et émergents ? Quels critères inscrivent telle ou telle compagnie théâtrale d’un côté ou de l’autre de cette catégorisation ? Qu’est-ce finalement qu’un artiste émergent ? Il semble que l’aspect économique prévaut bien plus que le caractère novateur qu’on veut bien nous vendre. Les émergents sont ceux qui n’arrivent pas à se faire une place dans les lignes d’eau de la piscine, où les installés occupent le terrain, campés sur des embarcations plus ou moins imposantes qui les tiennent largement en dehors de l’eau. Les émergents sont en réalité totalement immergés.

Un radeau dans la tourmente
On sait tout cela, on le pressent tout du moins. À quel point les subsides du spectacle vivant sont distribués de façon inégalitaire, comme l’argent amène l’argent, la connaissance implique la reconnaissance, et la précarisation entraine l’invisibilisation. Mais les choses continuent ainsi, le spectacle vivant fonctionne de plus en plus en apnée, et les compagnies sont nombreuses à toucher le fond, sans l’ombre d’une goulée d’air à grappiller à la surface.

Avec tubas et périscopes, ils étaient environ 200 à assister au Premier sommet Pirates en décembre 2019, et un mois plus tard, la Fédération des Pirates du Spectacle Vivant était créée. Un radeau dans la tourmente. En juin 21, la publication du Manifeste des immergé·e·s donne le ton, et inaugure la mise en place d’une stratégie de « lobbying sur les institutions pour parvenir à faire changer les politiques de subventionnement, d’appels à projets, qui semblent aujourd’hui nous exclure », explique Esteban Meyer, l’un des 20 cosignataires de l’ouvrage. Cet « ensemble de constats dont il faut bien partir pour arriver quelque part » (incipit du petit livre à la couverture rouge) particulièrement pertinent et incisif, dénonce et propose avec une même énergie. Il n’y a qu’à lire la première phrase pour plonger dans le sérieux et la volonté de ces jeunes artistes qui ont décidé de prendre le gouvernail en main : « Nous sommes une nouvelle génération et nous différons résolument de celles qui détiennent les pouvoirs. ». 

Indice Pirate
Esteban Meyer, comédien, auteur et metteur en scène, ancien élève de la classe théâtre au lycée Jean Monnet à Montpellier où il a obtenu son Bac en 2013, navigue avec sa compagnie Sale défaite entre sa ville d’Occitanie, Paris et la Colombie, dont il a la nationalité. La galère, il connaît, les petits boulots alimentaires il en a coché une bonne liste, et le sport qu’il pratique le plus régulièrement consiste à courir d’un casting à l’autre en quête d’un premier rôle ou d’un emploi de figurant. Pour les courts-métrages de copain·ine·s immergé·e·s, il travaille gratuitement, budget riquiqui oblige. Quant à son activité théâtrale, elle est submergée par les tâches administratives (chasse aux subventions, aux festivals où montrer son travail) et les grands-écarts à effectuer pour boucler des budgets impossibles à boucler. Dans le Manifeste, parmi une liste aussi décalée que pertinente de notions que les auteurs inventent et développent, on trouve justement l’Indice Pirate (IP), qui « permet de rendre compte du degré d’immersion d’un spectacle », en mettant en tension son budget théorique (où tout le monde serait payé au minimum syndical et les coûts de production comptabilisés) et son budget réel. Plus l’IP est élevé, plus vogue la galère. Or, les systèmes de financements plaquent la tête sous l’eau aux jeunes compagnies. Les festivals « jeune création » proposent le plus souvent de jouer gratuitement en échange d’une salle et d’un service technique. Pour s’y rendre, les artistes ont déjà répété quelque part (où ? avec quel budget ?), avec un décor, des costumes, un éclairage, un vidéaste qui a fait une captation pour justement pouvoir présenter ce fameux spectacle auprès des différentes instances de potentiels financements ultérieurs à tous ces efforts réunis (gratuitement). La suite, s’ils sont sélectionnés, coûte encore très cher, et la liste des dépenses est malheureusement bien connue (voyage, hébergement), et, souvent, précise le Manifeste, finalement « on remballe son décor en constatant que la presse n’est pas venue, (…) le.la directeur·ice non plus alors même qu’on est dans ses murs. ».

Comment sortir de cet étouffement, alors même, les Pirates en sont convaincus, « qu’il y a énormément de gens de bonne volonté prêts à nous écouter, qui voudraient faire avancer les choses, mais qui ne connaissement pas nos problématiques, parce qu’ils sont impliqués dans des systèmes de pouvoir qui ne le leur permettent pas, décrypte Esteban Meyer, beaucoup sont prêts à nous écouter et à faire attention à nos propositions. ».

Dans un système où « convaincre, c’est déjà “avoir convaincu” » (auprès des programmateurs), voici l’une des issues imaginées par la fédération : sortir du « rapport de force entre cellui qui demande et cellui qui possède, rendre l’outil de travail à celleux qui en ont l’usage ». À la fois légère et solide, la réflexion des Pirates, amenée à se développer et à peser sur le paysage de la création contemporaine, produit un souffle qui gonfle les voiles du (vrai) renouveau.

ANNA ZISMAN
Janvier 2022

Les relais régionaux du Manifeste des immergé·e·s (liste amenée à se développer)

Théâtre de la plume, Montpellier

Librairie L’Odeur du temps, Marseille

Librairie L’Hydre aux mille têtes, Marseille

 

 

Manifeste des immergé·e·s
Les éditions Komos, 7 €

 

 

 

 

 

 

Fédération des Pirates du Spectacle Vivant, à retrouver sur Facebook et Instagram

Photo : Esteban Meyer © X-D.R.