Gérard Leidet évoque les caractéristiques de la Commune de Marseille

150 ans de la Commune… à Marseille aussi !

Gérard Leidet évoque les caractéristiques de la Commune de Marseille - Zibeline

Ayant dirigé l’ouvrage collectif Autour de la Commune de Marseille, 1870-1871, aspects du mouvement communaliste dans le Midi*, Gérard Leidet porte un regard éclairé sur le mouvement insurrectionnel marseillais. Entretien.

Professeur des écoles retraité et syndicaliste, Gérard Leidet préside l’association Promemo (Provence mémoire et monde ouvrier). Il est aussi responsable, dans les Bouches-du-Rhône, du corpus du Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social.

Zibeline : Quelles circonstances ont favorisé l’émergence de la Commune de Marseille ?

Gérard Leidet : On a longtemps considéré la Commune comme celle exclusivement de Paris, la plus longue -72 jours- et la plus meurtrière -entre 15 000 et 20 000 morts. Or il y a eu toute une série de mouvements insurrectionnels qui l’ont parfois précédée dans les grandes villes républicaines : Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Le Creusot, Toulouse, Narbonne… Ces mouvements patriotiques assez radicaux défendent l’idée d’une République démocratique et sociale et n’acceptent pas la défaite face aux Prussiens. Il y a des désaccords politiques entre républicains, les uns comme Thiers voulant signer l’armistice avec Bismarck, les autres préférant poursuivre la guerre et libérer Paris. Cela va se jouer en province avant Paris, mais sans mouvement coordonné qui permettra à ces Communes de se fédérer et de prendre sens à l’échelle du pays. Marseille est une ville éminemment républicaine, qui sera toujours, par rapport aux événements nationaux, en avance. On le verra aussi au moment du Front populaire. Le développement d’une industrie liée aux métiers de la mer s’accompagne d’un mouvement ouvrier naissant. Une certaine radicalité politique se fait jour, peut-être plus qu’ailleurs. Ce qui fait que la Commune de Marseille va être, en province, celle où la répression sera la plus sanglante.

Existe-t-il une spécificité marseillaise à ce mouvement ?

À Marseille, où tout l’arc-en-ciel républicain est réuni, on peut parler de Communes au pluriel. Dès octobre-novembre 1870, Alphonse Esquiros et Gaston Crémieux, les républicains les plus avancés de l’époque, vont organiser une Ligue du Midi pour défendre la patrie, alors que l’armée prussienne est aux portes de Paris. Cette ligue regroupe une dizaine de départements et porte un programme très révolutionnaire. Ces promoteurs revendiquent une certaine autonomie mais qui n’est pas du séparatisme. Ils pensent que pour instaurer une République démocratique et sociale, efficace et sans compromission, l’échelon municipal doit prévaloir sur une vision trop centralisée. Ce n’est pas une méfiance envers Paris, ils souhaitent une République des villes, articulée à une République une et indivisible. Ce mouvement communaliste va échouer et disparaître du paysage sous l’effet de répressions diverses.

Intervient ensuite la Commune à proprement parler…

Le 23 mars 1871, les insurgés prennent la Préfecture et y installent une commission départementale de 12 membres qui va des radicaux, des républicains modérés, jusqu’aux libertaires. Elle durera jusqu’au 4 avril, présidée par « l’avocat des pauvres », Crémieux. C’est la plus longue des Communes hors Paris. Dans le même temps, une grande partie de l’armée, fidèle à Thiers et au gouvernement qui s’est réfugié à Versailles, se retire à Aubagne sous la houlette du général Henri Espivent de la Villesboisnet. S’ensuivent des imbroglios politiques entre les différentes tendances républicaines et les tentatives de médiation de Gaston Crémieux vont échouer, Espivent refusant toute conciliation. Celui-ci va faire bombarder la Préfecture dans laquelle siège la commission. Crémieux sera fusillé. Sa mort est particulièrement injuste et profondément tragique. Marseille et le mouvement ouvrier vont ensuite connaître une décennie très difficile avec le maintien de l’état de siège et de la censure de la presse jusqu’en 1876. Certains membres de la Commune vont devoir s’exiler.

Qui sont les Communards marseillais ?

Il ne s’agit pas de la classe ouvrière telle qu’on va la connaître plus tard mais du petit peuple des villes, plutôt proche de l’artisanat et des métiers liés à la mer. On assiste à une alliance avec la petite et moyenne bourgeoisie éclairée, composée d’intellectuels progressistes, dans la lignée des Lumières et qui veut le bonheur du peuple. D’après les recherches de l’avocat Roger Vignaud, qui a recensé finement les catégories professionnelles, on trouve donc les ouvriers et artisans (61%), ensuite les employés (26%), enfin les commerçants (13%).

La mémoire de la Commune de Marseille est-elle vive ?

Elle l’a longtemps été car Marseille va devenir une ville de gauche. Socialiste d’abord avec l’élection à deux reprises d’un maire socialiste, Siméon Flaissières (1892-1902 puis 1919-1931). Puis avec une forte domination du Parti communiste français. Pendant de longues années, SFIO et PCF vont entretenir cette mémoire, notamment en organisant chaque 30 novembre un hommage à Gaston Crémieux. En 1950, le professeur d’histoire Antoine Olivesi publie le premier, seul alors à ce jour, ouvrage scientifique sur la Commune de Marseille. Plus tard, en 1968, les élèves du lycée Thiers débaptisent l’établissement, ils ne vont pas le renommer lycée de la Commune de Marseille mais lycée de la Commune de Paris. C’est bien plus tard que les travaux de Roger Vignaud et de l’association Promemo, aux alentours du 140e anniversaire, vont réactiver la mémoire et l’histoire de la Commune.

Le nom d’Adolphe Thiers doit-il être banni de l’espace public ?

Ce n’est pas en effaçant des noms que l’on règle les problèmes en histoire. C’est surtout en permettant à des noms occultés de figurer dans l’espace public. On peut détester Thiers pour son rôle de répresseur féroce de la Commune mais il représente une certaine vision de la République, celle des républicains de l’ordre qui ont peur de l’insurrection et ne se préoccupent pas de la dimension sociale. Il montre un autre visage de la République, conservatrice, et n’est pas si éloigné que ça des républicains opportunistes tels que Léon Gambetta et Jules Ferry, qui ont moins de sang sur les mains. Je serais moins nuancé pour le général Bugeaud (véritable boucher de la conquête d’Algérie qui a une rue à son nom à Marseille et Paris, ndlr).

La nouvelle municipalité devrait-elle honorer le 150e anniversaire de la Commune de Marseille ?

Promemo a été contactée par plusieurs élus centraux et de secteur. Il est prévu, en partenariat avec la ville et en fonction des conditions sanitaires, entre les 21 et 28 mai, une journée (ou soirée) d’études qui rassemblerait Promemo, les Amis de la Commune et la Libre pensée. Il est question aussi d’organiser une balade urbaine sur les lieux de la mémoire de la Commune.

Qui sont les héritiers de la Commune aujourd’hui ?

Pendant longtemps, ce seront les premiers socialistes de la SFIO puis les communistes. Aujourd’hui, dans l’état très affaibli de la gauche, je verrais plutôt les courants qui défendent les principes de démocratie directe et d’économie sociale et solidaire. Ce qui doit nous rester de l’expérience des Communes, au-delà de la tentative décentralisatrice, c’est que pour être pleinement sociale la République doit être adossée à une démocratie directe sur le plan local. La parole des citoyens doit être constamment relayée par leurs élus et ces élus peuvent être révocables.

Vous avez cité des familles politiques qui sont aujourd’hui en gestion à Marseille. Peut-on se revendiquer de l’esprit de la Commune quand on entrave le droit de grève ?

Je suis syndicaliste à la FSU et rien ne doit entraver le droit de grève. J’aimerais, dans l’affaire à laquelle vous faîtes allusion et qui concerne les agents de la ville de Marseille, que les responsables syndicaux puissent maintenir le dialogue -vraiment social pour le coup !- jusqu’au bout avec les élus municipaux qui n’ont peut-être pas le désir d’entraver le droit de grève mais qui ont peut-être un devoir de responsabilité vis-à-vis de la population (parents et enfants), avec des services publics qui, selon leur point de vue, doivent être préservés dans la durée. Mais le droit de grève doit être respecté quoi qu’il en soit. Il est inscrit dans la constitution !

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Mars 2021

*Éditions Syllepse, 2013

La revue Promemo de mai prochain consacrera un dossier à la Commune de Marseille.

Photo : Gérard Leidet © X-D.R.