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Romans en l’AIR !

 - Zibeline

À Lyon, sur les rives de la Saône, les 6e Assises Internationales du Roman (AIR) ont réuni des écrivains de tous horizons dans un grand élan de partage, abolissant frontières et différences linguistiques, soutenues entre autres par la ville, la Région Rhône-Alpes, la DRAC, le CNL. Rassemblés en tables rondes les écrivains se livrent, dans leur langue propre, à la lecture d’un texte spécialement rédigé sur le thème du jour. Pour laisser la possibilité d’apprécier les sonorités de chaque langue, la traduction n’en est pas donnée en instantané mais dans une note que l’on trouve sur chaque siège. Un ou deux modérateurs, journalistes ou animateurs de radios, ouvrent ensuite le débat. Le thème de cette année, «Penser pour mieux rêver», a permis d’aborder, au cours de onze tables rondes, des thèmes extrêmement divers… Le mélange des genres s’est montré stimulant pour les esprits !

Que faire de la réalité…

Sur le thème du pouvoir et des privilèges, Éric Reinhardt a dialogué avec Jonathan Dee et Thierry Pech, économiste ; pour eux l’argent, terrible instrument de pouvoir et de séduction, met aujourd’hui en danger jusqu’à la notion même d’amour, tout en creusant un abîme profond entre les classes sociales. Les marginaux économiques sont d’ailleurs au centre des romans de quatre auteurs qui ont affirmé chacun le rôle essentiel de la littérature pour leur donner une parole vivante ; très remarqué notamment Charles Robinson qui a gratifié le public d’une lecture rythmée et gestuelle, et l’a étonné par l’évocation d’un roman qui met en scène et en paroles les habitants d’une cité HLM fictive, ainsi que l’américain Nick Flynn qui retrace le parcours de son père SDF à Boston ; quant au soudanais Mansour El Souwaim, il se sent investi d’une responsabilité en faisant l’éloge des oubliés de la société, notamment les enfants abandonnés.

Une problématique jumelle habitait le militant chilien Luis Sepúlveda qui cite comme référence le courage de Zola lors de l’affaire Dreyfus ; il affirme qu’il lui est «difficile d’imaginer une littérature où le conflit entre l’homme et ce qui l’empêche d’être heureux serait absent.» Avec lui Jean Hasfeld, grand reporter, évoque son travail de longue haleine sur le génocide du Rwanda à l’écoute des deux ethnies tandis que le documentariste américain, Frédérick Wiseman, déclare ne pas connaître la structure de son documentaire tant qu’il n’a pas visionné tous les rushes ; c’est ensuite qu’il cherche un fil, une histoire. Tous les trois plongent dans la réalité politique qui devient leur matière artistique.

La mémoire y participe aussi. Que reste-t-il de notre vie et de la quête du bonheur ? Bernard Comment et Francisco Goldman en recherchent inlassablement les traces avec nostalgie ; parfois il ne reste que des bribes évanescentes et imparfaites, et le travail du romancier consiste à reconstruire l’intime mais aussi la mémoire collective, comme le souligne la psychanalyste Caroline Éliacheff.

… et des femmes ?

C’est à ce travail-là que le hongrois Péter Nádas et Pierre Pachet se sont livrés, mettant en lumière le rôle délicat de l’écrivain : il ne doit trahir ni l’Histoire, ni les humains de la fiction. Ainsi ils ont su se fondre dans la chair même de leurs personnages féminins avec une vérité troublante, n’inventant rien pourtant, et se basant sur des événements réels de la dernière guerre.

La place des femmes dans le paysage littéraire a été évoquée par trois écrivaines (le seul homme, l’allemand Christoph Hein, étant excusé) : l’on a, bien sûr, répété qu’il n’y a pas d’écriture féminine, mais que la parité n’est pas encore atteinte. Laure Adler, qui en profite pour saluer le nouveau gouvernement, rappelle Beauvoir, et Duras qui déjà parlait du «neutre» de l’écriture : qui est-on quand on écrit ? La réunion sur le plateau de la Mauricienne Ananda Devi et de l’Iranienne Zoyâ Pirzâd a mis en lumière la force vitale de l’écriture dans des pays où la place de la femme est bafouée.

Car parler du roman permet à chaque échange d’affiner sa perception du monde. Kaléidoscope du réel, il aide à sa compréhension. Condition nécessaire pour parvenir à le changer.

CHRIS BOURGUE

Juillet 2012

 

Les Assises Internationales du Roman ont eu lieu aux Subsistances, Lyon, du 28 mai au 3 juin