Entretien à chaud avec Christophe Alévêque, proche de Tignous le teigneux

Rire libre, sans Dieu

Entretien à chaud avec Christophe Alévêque, proche de Tignous le teigneux - Zibeline

Christophe Alévêque, humoriste, proche de Tignous le teigneux, a bien voulu se confier à Zibeline, un soir de 8 janvier à Paris…

Que faut-il faire après ce massacre à Charlie Hebdo ?

J’ai le sentiment diffus d’un énorme besoin de pédagogie. Il y a des gens avec qui tu peux discuter. Là j’ai le sentiment d’avoir affaire à des drogués, des gens totalement déraisonnables, et qu’il faut agir bien avant.

Vous croyez vraiment à la puissance de la raison, la force du logos, face à de tels actes ?

L’économie moderne est devenue folle, et personne ne semble s’en offusquer. On ne s’étonne pas qu’un système économique puisse devenir fou, écrasant, meurtrier, mais que des individus suivent nous sidère. En fait ce qu’on est en train de vivre maintenant, c’est le passage à l’acte. Les gens qui ont tué l’équipe de Charlie ont renoncé à leur vie. Comment en arrive-t-on là ? Par sentiment de non sens, de frustration, d’impuissance ? Parce qu’on se sent inutile, mis de côté ? Comment communiquer avec ces gens pour qui la vie n’est plus sacrée ?

Vous vous sentez en danger personnellement ?

Non pas plus que ça ; ça n’est pas concevable. Ou je n’ai pas encore réalisé.

Quels étaient vos rapports avec l’équipe de Charlie ?

(…un temps…) La dernière fois que j’ai mangé avec Tignous, on discutait du sujet qui fait le plus rire les humoristes : la mort. On disait que se moquer de la mort n’est pas du tout manquer de respect au mort, mais désacraliser. Dans un monde sans humoriste, sans distance possible avec le sacré et la mort, on ne peut pas vivre. Si tous les matins on pense sérieusement à la mort on ne peut plus avoir des projets, réfléchir, rire, boire des coups.

Faire des caricatures de Mahomet ce n’est pas manquer de respect aux croyants c’est simplement s’attaquer à quelque chose de sacré ; les anciens l’ont compris mais les jeunes n’ont pas encore pigé. Un humoriste, un pitre, est en réaction avec ce qui se passe dans la société ; ce n’est pas lui qui crée la bêtise, la folie. Lui reprocher d’être méchant, irrespectueux, vulgaire ? Ça nous est tous arrivé de déraper : dès qu’il y a écrit «interdit», de toute façon on veut y aller. Mais c’est en réaction. Les caricatures de Charlie Hebdo existent parce que des actes terroristes ont lieu au nom de l’Islam. Ils ne voulaient pas se moquer du prophète, mais de ceux qui se servent du prophète. Et puis si les gens se sentent offensés, qu’ils nous répondent autrement, avec humour.

Vous pensez que les religions peuvent pratiquer l’humour ?

Dans ma carrière j’ai reçu des messages d’amour, vraiment, de toutes les religions. Que j’aille me faire empaler, ou crucifier, ce genre d’amour. Je reçois surtout des messages des catholiques intégristes parce que je m’attaque le plus souvent à eux. C’est la religion que je connais le mieux. J’ai été baptisé, et puis j’ai eu tous mes diplômes, j’ai lu la bible en entier. Et je préfère m’attaquer à ce que je connais.

Alors pourquoi ces nouveaux humoristes du Comedy Club ne le font pas sur l’Islam ?

Il faudrait leur poser la question ! J’ai toujours attaqué les trois religions dans mes revues d’actualité. Au moment des caricatures de Mahomet je jouais à Tunis, la révolution était en train de basculer islamiste. Sur scène j’ai dit «comme je n’ai pas de papier et de crayon pour vous refaire les caricatures de Mahomet je vais vous les mimer». J’ai fait un mime qui n’était pas d’une grande finesse, et je leur ai dit : «le jour où ça, ça vous fera rire, vous serez libres.»

Vous pensez que la religion est fondamentalement aliénante ?

Quand je vois la photo des représentants des principales religions en France, main dans la main, ça me fait rire, encore plus maintenant. C’est mieux que de se foutre sur la gueule comme ils ont fait pendant des siècles, mais si j’avais mauvais esprit…

Je vous en prie !

Si j’avais mauvais esprit je dirais qu’on nous a offert des vacances par procuration en Syrie, parce que chez eux c’est tous les jours, et qu’on finit juste par se le prendre dans la gueule. Ces trois religieux qui prônent la paix, la tolérance, l’amour, oublient-ils que des évêques, rabbins, imams comparent le mariage homo à la pédophilie, sortent des phrases d’une violence inouïe, «tuez moi tous ces mécréants», ou «rasez moi Israël de la carte», ou «virez moi tous ces Arabes» ; eh bien ces mecs-là sont toujours rabbin, imam ou évêque.

Ce ne sont donc pas seulement les fondamentalismes que vous moquez…

C’est la religion qui est un problème. Je leur dis, à toutes : on vous laisse croire, laissez-nous penser. On vous laisse prier, et tant mieux, laissez-nous critiquer. Que des gens aient besoin d’un dieu pour manger, baiser, se soigner, penser, être bien, pourquoi pas. Ils ont la religion on a le Temesta. Mais qu’ils ne nous cassent pas les couilles.

Pas de problème particulier avec l’Islam ?

Je n’ai jamais fait de stigmatisation. Des jeunes sont très très énervés, et c’est une question sociale, une question d’intégration dont la France est très très responsable. Et là on pourrait parler d’économie. Et aussi de politique internationale, se rappeler le mensonge énorme de la deuxième guerre en Irak. Des tas de gens se sont sentis agressés. Et les amis de Charlie Hebdo étaient les premiers à dénoncer les mensonges de cette guerre-là.

Entretien réalisé par Régis Vlachos
Janvier 2015

Photo : Christophe Alévêque -c- Régis Vlachos