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Quand les communards inventaient la révocabilité des élus

Représentation politique, épisode 2 : la philosophie et la sociale

Quand les communards inventaient la révocabilité des élus - Zibeline

Récapitulatif

Nous envisagions dans le numéro précédent un rapide parcours de l‘idée de représentation politique : comment des citoyens pouvaient être représentés dans la Cité. Pour Platon il s’agissait d’imiter la cité idéale : c’est le philosophe roi. Pour Aristote, la mimésis autorise un décalage entre le représentant et le représenté : toute forme politique est légitime, c’est la tragédie humaine. Et puis la Cité est une donnée première, l’homme est politique, tout va bien.

Mais avec les philosophes du Contrat Social plus rien ne va de soi. Hobbes abolit le politique et le social comme données premières : seule existe la guerre de tous contre tous et le souverain devra représenter l’ordre et la sécurité. Pour Rousseau c’est la liberté de l’état de nature que la société, accident historique, devra amplifier grâce à la volonté générale ; qui ne se délègue pas. Pas de démocratie possible avec des représentants politiques. Nous voilà bien avancés !

Nos démocraties politiques modernes doivent beaucoup à ces penseurs politiques, on le sait ; puisque justement nous sommes en démocratie et que tout va bien ! Mais l’heure de la crise politique a sonné depuis bien longtemps : les citoyens ne se sentent plus représentés, une suspicion généralisée frappe nos élus, etc., on le sait aussi. Cette crise sur les douze années qui viennent de passer peut se cristalliser sur deux évènements. Le référendum de 2005 : près de 55% des électeurs se sont prononcés contre ; alors que plus de 80% des élus étaient pour. L’élection présidentielle de 2017 et l’éviction des deux grands partis de gouvernement.

Comment représenter le peuple ? Et puis qu’est-ce que un peuple ? Quelle réflexion philosophique à ces sujets ? Eh bien on s’en gardera !

Philosopher ou justifier

Hegel disait que la philosophie est comme la chouette de Minerve qui ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. Elle ne vient qu’après les évènements. On pourrait lui donner doublement tort. Car philosopher n’est pas simplement formaliser abstraitement le réel. Tel Kant (« Le grand chinois de Königsberg… le plus difforme des estropiés de l’intellect » disait Nietzsche) s’enthousiasmant sur la Révolution Française et dissertant sur la sortie de l’homme de son état de minorité. Philosopher c’est souvent répéter en un autre langage le réel, mettre en forme en un langage technique ce qui n’est souvent rien d’autre que le discours de la domination. Or philosopher c’est aussi (et surtout ?) voir jusqu’où il est possible de penser autrement comme disait Foucault.

À la charge de la philosophie de s’emparer de cette subversion. Peu nombreux ont été les philosophes subversifs. Alors que l’on dissertait sur les avancés en terme de liberté de la Révolution Française, il faudra, pour schématiser, attendre Marx (et donc laisser passer Kant et Hegel) pour y déceler, tout en admirant sa radicalité historique, une révolution bourgeoise. Et analyser correctement les bases matérielles et économiques de ses conditions de possibilité.

Il faudrait alors trouver un autre oiseau de la mythologie, plus méchant, pour filer la métaphore avec la philosophie !

Hegel a doublement tort nous disions ; car c’est en plein jour de la Commune de Paris, à distance, sans attendre son soir sanglant, que Marx y analysa tous ses mécanismes ; à chaud. Et sa guerre civile en France reste un ouvrage d’une rare documentation et pertinence historiques et politiques.

Retour à Marx

Nous y voilà. La représentation politique -dans sa forme de la démocratie représentative- après la Révolution Française, après son massacre de la Commune, ne fit que signifier ce qu’elle est encore aujourd’hui : une représentation parlementaire bourgeoise. En 2005 elle vient encore confirmer sa défense des intérêts du libre échange et de la finance contre les peuples.

Par son concept de dictature du prolétariat, de dissolution de l’État, on a cru comprendre chez Marx une résolution de la crise de la représentation politique par une dissolution du politique dans le social. À savoir que toute représentation politique étant par nature destinée à s’abstraire des citoyens qui l’avaient élue, la solution marxiste était d’en finir et que ce soit aux travailleurs de décider par eux-mêmes sans passer par des représentants. C’est oublier La guerre civile en France et les analyses que fait Marx à chaud (et à froid : lire ce livre il est passionnant !) des constructions politiques à l’assaut du ciel que font les communards. Il peut y avoir une représentation politique où le lien entre représentant et représenté n’est pas coupé.

Car ce n’est pas la nature même de la représentation politique qui en cause -comme le croyait Rousseau qui disait que seul un peuple de Dieu pouvait avoir une démocratie-, mais l’organisation économique qui en est à la base. Les vices de la représentation politique reflètent les vices de la séparation du travailleur d’avec l’outil de production. En gros, une société d’exploitation et de consommation ne peut que générer une organisation politique injuste.

La Commune inventa une organisation du travail où le travailleur n’est plus exploité ; ce qui en un fait un citoyen conscient et impliqué. Et rend possible une représentation politique qui n’est plus délégataire et indifférente. Une utopie continue à dire certains…

Mais les communards inventèrent autre chose : la révocabilité des élus. Ce mandat révocable assujettit fermement le représentant au représenté, sans les identifier pour autant, mais en conférant à leur liaison la nature d’une médiation efficace. Tiens, ça ne vous rappelle pas un programme ? Ici point d’utopie !

Point d’utopie ; mais « populisme » dit le discours dominant. Telle est ainsi qualifiée toute solution politique, humaniste et rationnelle aux grands problèmes sociaux. Bourdieu le pointait déjà il y a longtemps :

« Le champ politique exerce un effet de censure en limitant l’univers du discours politique et l’univers de ce qui est pensable politiquement, à l’espace fini des discours susceptibles d’être reproduits dans les limites de la problématique politique. »
(La représentation politique, Éléments pour une théorie du champ politique)

Mais un populisme de gauche se construit, qui vient gagner du terrain sur le populisme d’extrême droite et tenter de prendre le leadership sur les populations dominées par le ressentiment. C’est un dépassement du clivage droite/gauche par celui peuple/élite, des luttes éparses mais stigmatisant de nouveaux désirs d’émancipation, la construction de blocs d’hégémonies, des activités post productivistes, etc. et cela de la part de citoyens aux appartenances diverses, transclassistes.

Dans ce grondement de la bataille, nouvelle et bariolée, se construit un autre monde sur celui qui se meurt.

RÉGIS VLACHOS
Juin 2017

Illustration : Affiche notifiant le décret du 29 mars 1871 sur la loyauté des fonctionnaires