Rendre compte

 - Zibeline

Gilles Jacquier, Rémi Ochlik, Marie Calvin : envers ces journalistes occidentaux tombés en couvrant des conflits, trop d’européens, protégés par la relative prospérité de leurs démocraties, éprouvent émotions factices ou méfiance. Cette volonté de s’exposer n’est-elle pas suspecte ? Le prix de leurs témoignages n’est-il pas exorbitant ? La question de la limite de l’engagement de la presse était au cœur de la soirée d’hommage aux Grands reportages organisée à l’Hôtel de Région, le 22 mai, dans le cadre de l’exposition Printemps arabe. Michel Vauzelle rappelant le destin partagé des peuples méditerranéens, a fustigé la tentation du repli, celle de la désillusion de «l’après» en Égypte ou en Tunisie, celle de l’indifférence. Françoise Joly et Guilaine Chenu, les deux rédactrices en chef du magazine Envoyé Spécial sur France 2, ont expliqué comment les risques s’évaluaient en accord avec les équipes souvent privées de recul ou d’information cruciales, comment on renonçait parfois à aller sur le terrain parce que la chaîne ou les intervenants y voyaient un danger trop grand mais jamais sous la pression d’autorités gouvernementales. Elles ont affirmé l’importance de la présence des reporters pour recueillir sans les juger, les paroles d’hommes et de femmes dans leur complexité et leurs contradictions, pour capter le dit et le non-dit, pour considérer tous les points de vue parce qu’informer ce n’est pas seulement transmettre des dépêches.

Quatre extraits de reportages «à hauteur humaine» ont été présentés par des journalistes travaillant pour l’émission, passionnés par leur métier et en aucun cas suicidaires. Lucas Menget a raconté son entrée clandestine en Lybie, la prise de Nalout par les insurgés, l’attaque des forces armées de Kadhafi contre ce lieu stratégique à la frontière tunisienne et l’aide déterminante des responsables de la ville pour sauver son équipe. Alexandra Deniaux nous a embarqués dans un cercueil flottant avec des harragas tunisiens. Jeunes garçons qui ne croient pas à la révolution à laquelle ils ont participé et veulent profiter du chaos actuel pour fuir vers les rêves consuméristes italien ou français. Vincent Barral quant à lui, a choisi de parler du harcèlement sexuel en Égypte où les femmes, qui ont pourtant joué un rôle primordial dans la chute du régime, n’en finissent pas de subir les discriminations que des générations d’hommes frustrés leur imposent : dialogue de sourds entre Mohamed Diab, réalisateur du film Les femmes du bus 678, et un jeune égyptien justifiant les viols, propos ahurissants de l’unique femme sexologue médiatisée qui incrimine les femmes violées à 50 % ! Discours résigné d’une journaliste en butte au harcèlement malgré son voile et sa pudeur. Les dernières images projetées furent celles de Gilles Jacquier tué à Homs en Syrie le 11 janvier 2012, celles de la révolution tunisienne en marche à Kasserine, juste avant la chute de Ben Ali. Images d’un monde mu par un espoir toujours renouvelé, justifiant l’engagement d’une vie. Edith Bouvier, frêle trentenaire, rescapée du bombardement du centre de presse de Homs, très émue, a évoqué le professionnalisme, la gaieté, la gentillesse de Gilles. Elle a tenu à rappeler que sans les syriens anonymes qui ont risqué leur vie pour elle, elle n’aurait pu être sauvée, que sans les journalistes-amateurs du pays, dotés de quelques portables et d’une immense bravoure, la presse étrangère ne pourrait pas travailler. Un poignant hommage  au courage des grands reporters et à leur désir obstiné de rendre compte.

ELISE PADOVANI
Juin 2012

L’exposition Printemps Arabe est visible jusqu’au 28 juin à l’Hôtel de Région, Marseille

04 91 57 52 11

www.regionpaca.fr