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Vu par Zibeline

Johnny, d'Ormesson et l'exposition Roman Photo au Mucem : réflexions sur l'art et le succès populaire

Reconnaitre l’art populaire

• 13 décembre 2017⇒23 avril 2018 •
Johnny, d'Ormesson et l'exposition Roman Photo au Mucem : réflexions sur l'art et le succès populaire - Zibeline

Alors que la Nation rend hommage au défunt Johnny, le Mucem se penche sur le roman-photo, en une exposition qui éclaire les rapports complexes entre l’art et le succès populaire.

Le Mucem est l’héritier du Musée des Arts et Traditions Populaires, imaginé par Georges-Henri Rivière qui en 1937 s’intéressait aux pratiques et aux objets artistiques du peuple. C’est-à-dire de tout un chacun, qui ne se conçoit pas comme un artiste mais produit cependant du beau, du narratif, du dramatique. Mais le mot populaire est si polysémique, en particulier lorsqu’il est associé au champ des arts, qu’il peut désigner exactement l’inverse de l’objet des recherches de l’ethnographe.

Ainsi Johnny Hallyday est-il perçu, reconnu et même glorifié comme un artiste populaire. L’Artiste populaire même, si l’on en croit l’hommage national qui lui a été rendu. Or le rapprochement même de ces deux termes, artiste et populaire, va à l’encontre de la conception des arts populaires de GH Rivière qui, durant les quelques mois du gouvernement du Front Populaire, les définissait justement comme des arts sans artiste.

C’est que le terme « populaire » ne désigne plus, lorsqu’il qualifie Johnny, l’art produit par le peuple, mais l’art à succès, populaire dans le sens d’aimé du plus grand nombre. Johnny était une vedette du show-biz, fabriqué et maintenu grâce aux intérêts des maisons de disques qui le firent naître et persister, à partir de son talent d’interprète. Que celui-ci soit exceptionnel ou pas importe peu : la reconnaissance de l’État et la cérémonie organisée pour cet homme qui n’a rendu aucun service à la Nation, ne payait pas ses impôts et a voulu être enterré dans un paradis fiscal, pose d’une façon inattendue le problème de la définition d’une œuvre d’art et d’un artiste, et de leur reconnaissance officielle. Jusqu’à présent la seule chanteuse qui avait reçu un hommage national était Joséphine Baker, par respect pour ses actes de Résistance.

Il n’en va pas de même des écrivains : depuis Hugo la Nation reconnaissante rend parfois hommage aux auteurs de grandes, très grandes, œuvres littéraires. La même semaine que Johnny, l’hommage rendu à Jean d’Ormesson, académicien et figure médiatique de l’écrivain, journaliste au Figaro qui doutait lui-même de la valeur littéraire de son œuvre romanesque, pose, par un autre biais, la même question : est-ce qu’une œuvre vaut simplement parce que son auteur représente l’artiste ou l’écrivain aux yeux du plus grand nombre ? C’est-à-dire, de nos jours, parce qu’il est abondamment médiatisé ?

Confronter les Arts aux arts populaires n’a donc pas le même sens que d’opposer un chanteur populaire aux artistes. La popularité n’a pas grand chose à voir avec les arts populaires, qui méritent d’être collectés, d’être l’objet de recherche, de pensée, d’études, pour être compris et partagés comme des objets de notre patrimoine commun. La confusion qui a régné au plus haut degré de l’État entre les deux sens d’art « populaire » revient à rétablir une distinction entre ce qui vaudrait pour le peuple, c’est-à -dire une sous-culture de masse fabriquée par les pires industries culturelles, et un art, une littérature exigeants qui ne sont pas pour tous. Élitistes, car destinés à ceux qui ont les clefs pour fréquenter les œuvres et les comprendre. Comme si ce n’était pas justement la télévision d’état, les médias de masse et, de façon plus ambiguë, l’éducation nationale, qui avaient peu à peu renoncé à ouvrir les arts et les lettres au plus grand nombre.

Conformiste ou transgressif ?

Roman-Photo au MuCEM redonne au contraire du sens à la recherche et l’exposition des arts populaires. Bien sûr le roman-photo n’est pas une pratique du peuple. Mais la photographie est un art à la portée de tous, et les romans-photos, généralement sans auteurs revendiqués et publiés dans des revues bon marché, ne prétendaient pas au statut d’œuvre d’art ou littéraire. Ils mettaient en scène les préoccupations communes, l’évolution des mœurs, les désirs de la femme, le travail, la vie moderne, la politique, mais aussi et surtout la place de l’amour dans la vie. Amours contrariées, difficiles, mais qui trouvaient toujours une conclusion heureuse, ce qui permettait au roman-photo d’être un témoin précieux de son temps, pourvu qu’on prenne la peine de le lire sans mépris, et sans prétendre à juger littéralement son message.

C’est ce que fait remarquablement l’exposition Roman-photo, et plus encore le catalogue qui constitue un complément réflexif au parcours muséographique, en même temps qu’un très beau livre de photographie. Un article de Marcela Iacub y rappelle que le roman-photo parlait du travail féminin, de divorce, de relations sexuelles hors mariage. Et que contrairement aux romans sentimentaux anglo-saxons, où les obstacles à la relation amoureuse résident dans la psychologie et les hésitations féminines, le roman-photo met en scène le désir féminin contrarié par les interdits sociaux.

Jean-François Chougnet, dans son introduction, prend pour sa part à contrepied l’interprétation commune des propos de Roland Barthes qui déclarait à propos du roman-photo de son temps : « il y aurait donc une vérité d’avenir (ou d’un très ancien passé) dans ces formes dérisoires, vulgaires, sottes, dialogiques, de la sous-culture de consommation. » Sottises, mais dialogiques, et qui le fascinaient, comme l’obsédaient Sade et la photographie. Et Jean-François Chougnet d’en conclure que la phrase «Nous Deux ‒ le magazine ‒ est plus obscène que Sade », est à lire, aussi, comme un compliment.

Parcours critique

C’est sans doute après la lecture de ces deux textes du catalogue que l’exposition s’éclaire le mieux. Elle débute par des planches illustrées et des interviews photographiques de Nadar, ancêtres des premiers romans-photos, qui ont véritablement vu le jour après guerre en Italie. Le succès est immédiat, auprès d’une population catholique encore largement illettrée, où le divorce était interdit, et qui devait se reconstruire après le fascisme. Le succès fait rapidement boule de neige dans les pays catholiques, la France, l’Espagne, et jusqu’en Argentine. Mais le roman-photo ne prend pas dans les pays anglo-saxons : est-ce parce que les récits en images, présents dans les églises, étaient auparavant l’apanage d’un monde catholique qui comptait sur leurs vertus pédagogiques ? Est-ce parce que dans ces pays le « travail famille patrie » avait remplacé l’idéal de « liberté égalité fraternité » qu’il fallait réinterroger ?

L’exposition, qui ne prétend pas répondre, montre cependant que le roman-photo peut avoir une esthétique : les grands tirages du fonds Mondadori en sont le témoignage indéniable, et la première section de l’exposition fait voyager dans le ciné roman, l’adaptation littéraire ou cinématographique, les photos de plateau d’A bout de souffle, les stars comme Sophia Loren qui viennent du roman-photo, ou comme Johnny ou Dalida qui en furent les vedettes. Nous Deux, magazine français qui a aujourd’hui un lectorat vieillissant, mais qui dans les années 70 était lu par un tiers des Français, tient un cabinet de lecture, et Thierry Bouët a photographié, aujourd’hui, d’anciennes lectrices dans le décor de leurs rencontres amoureuses.

Subvertir le genre

Puis le visiteur se confronte aux critiques des intellectuels et de la presse, de l’église, des politiques, notant que les blondes sont vertueuses et les brunes victimes de leurs sens, que le mariage y est malmené, ou qu’on s’y accommode des dominations de classe. Les avatars érotiques ou pornographiques succèdent à l’eau de rose, puis les satires, d’Hara Kiri aux Nuls en passant par Coluche. Le spectacle de Royal de Luxe pastiche le genre, abonde d’hémoglobine, capte les visages hilares et épatés du public, et Chris Marker dans La Jetée réalise en bancs-titres un sorte de ciné-roman majeur. Quant à Guy Debord et aux Situationnistes, ils créent de véritables romans photos subversifs pour en dynamiter les stéréotypes politiques, sociaux, genrés.

L’exposition, conçue par Marie-Charlotte Calafat et Frédérique Deschamps (écoutez leurs entretiens sur la Webradio Zibeline), va au-delà de la démarche de Georges Henri Rivière : c’est bien en collectant les arts populaires, en étudiant quels sont leur facture et leurs impacts, mais aussi quelles sont leurs limites, leurs critiques, leurs héritiers et leurs avatars, qu’ils peuvent donner naissance à une pensée et à des arts nouveaux, comme une matière première issue de l’intérêt commun.

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2017

Roman Photo
jusqu’au 23 avril
04 84 35 13 13
mucem.org

Photo : Scénographie Public Mucem, Exposition Roman Photo, Décembre 2017 -c- Agnès Mellon Mucem


Mucem
Môle J4
13002 Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org