A l'occasion des Rencontres d'Averroès, Zibeline revient aux origines du concept de démocratie

Qu’est-ce que la démocratie ?

A l'occasion des Rencontres d'Averroès, Zibeline revient aux origines du concept de démocratie - Zibeline

Les Rencontres d’Averroès veulent pousser un cri d’alarme démocratique. Assaillies par les discours racistes, les fous de dieu, une Europe économique qui fait fi des désirs des peuples, la circulation incontrôlée des informations, une surveillance sécuritaire qui rend publiques nos données intimes… nos cités, nos démocraties sont elles en danger ? Encore faudrait-il que nos régimes soient vraiment des démocraties…

AGNÈS FRESCHEL

 

Qu’est-ce que la démocratie ?

Eh bien non elle ne vient pas des Grecs ! Provocation pour inciter le lecteur à suivre l’article ? oui un peu…mais pas uniquement

La démocratie grecque n’est pas le sol fondateur des démocraties actuelles ; à part le mot, et encore. Pouvoir du peuple ? Dans la démocratie grecque les femmes et les esclaves sont exclus ; la cité vit en autarcie ; les citoyens ne travaillent pas ; les charges de responsabilité sont tirées au sort. Du fait de cette autarcie l’information des citoyens ne pose pas de problème : tout le monde est au courant des affaires de la cité. Tout  oppose donc ce système  et le nôtre, où chacun est citoyen, mais où les arcanes des décisions sont cachés.

Nos démocraties actuelles ne surgiront que par le lent détour de l’histoire, et plus particulièrement de l’histoire des idées.  Résumons donc à la hache :

Après un millénaire de pouvoir de quasi monarchie en Europe et surtout en France, un tremblement de terre politique se produit au 16è siècle avec les philosophes du contrat social comme Grotius et Puffendorf : la politique ne sera plus perçue comme naturelle, c’est-à-dire du fait de dieu (la monarchie était de droit divin). Ainsi on supposera qu’il y a eu un contrat fictif entre les hommes pour entériner le pouvoir royal. Ces thèses ne visent pas encore à dégommer le roi, mais elles l’ébranlent : son pouvoir ne vient pas de dieu mais des hommes qu’il gouverne. On devine la suite !

À partir de ce sous-sol intellectuel les démocraties deviennent envisageables, et Rousseau pourra penser. Quoique : Jean Jacques reconnaitra certes sa dette à Puffendorf mais aussi à Hobbes. Ce dernier posa clairement les bases du contrat social : et Rousseau ne cessa de penser à partir de ces bases. Contre elles.

Pour Hobbes, dans le Léviathan, l’état de nature est un état de guerre de tous contre tous. Pour le fuir les hommes acceptent un contrat social où ils remettent toute leur liberté à un chef en échange de la sécurité  (on remarquera ici les prémices de nos sociétés sécuritaires). La formule du contrat est celle-ci : j’autorise cet homme à me gouverner si toi aussi tu l’autorises. Ce qui est la définition parfaite de l’autorité.

Rousseau sera admiratif, mais ce citoyen de Genève ne peut accepter cet abandon de liberté qui rend impossible la démocratie. Il est évident que sans loi et sans pouvoir ce serait la pagaille, la violence. Évident ? Pour Rousseau  la violence n’est pas naturelle. Mais comment pourra-t-il affirmer, après Hobbes, que l’homme est bon par nature ?

Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Rousseau établit que la violence n’est pas fondatrice et cause chez l’homme, mais qu’elle est effet de la propriété. Naturellement, c’est à dire en se dégageant de tout artifice social, dans un état de nature supposé,  lorsqu’un homme a besoin d’une pomme il la prend sur le pommier, il n’est pas naturel de dire ce pommier est à moi ; la propriété n’est pas une donnée première, naturelle, et donc la violence consistant à voler l’autre non plus.

Par ailleurs, l’homme ayant tout ce qu’il veut dans ce supposé paradis terrestre, il n’a aucune raison de s’associer à l’autre. Et ainsi il est libre et heureux. Pourquoi alors vivre en société ? Hobbes avait répondu à la question en posant la violence dans l’état de nature. Rousseau complique le problème, car pour lui l’homme étant libre et heureux à l’état de nature, il n’en est sorti que parce que l’état social peut accroitre ses potentialités : parce que l’union fait la force et que les possibilités de bonheur y sont plus grandes. Et dans un état social seule la démocratie pourra répondre à ces exigences de liberté (pour la sécurité c’est un pouvoir quasi totalitaire qui y répond le mieux).

Depuis Rousseau ? la démocratie n’est aujourd’hui pensable que si l’on considère que l’homme est ce que son environnement extérieur, les idéologies, l’histoire font de lui. Si l’homme a besoin de croire il lui faut des théocraties ; besoin de faire de l’argent, nos ploutocraties actuelles ; besoin de sécurité, nos états sécuritaires ; mais s’il veut la liberté, la santé et l’éducation, il lui faut la démocratie.

Mais la voulons-nous vraiment ? Aujourd’hui, il n’y a aucun système démocratique dans le monde, seulement des régimes qui en ont adopté la forme et agissent en fait à reproduire des systèmes élitaires. Quel peuple pourrait penser qu’il s’est choisi librement un chef parmi les siens, et que ce chef agit pour le bien commun ? Nous vivons au mieux dans des démocraties formelles, qui tiennent parce qu’elles cachent au citoyen la réalité de ce qu’elles sont : si le peuple savait, disait Rosa Luxembourg, le système capitaliste ne tiendrait pas 24h ! Nos démocraties sont les garantes de ce système.

RÉGIS VLACHOS

Novembre 2012

 

L’état de nature

On ne peut comprendre la légitimité du pouvoir que par rapport au concept d’état de nature développé par Hobbes et Rousseau : celui-ci est une hypothèse, une fiction, celle de la condition des hommes avant l’apparition du pouvoir ; en effet si l’on veut comprendre la nécessité de l’état social, il faut se demander ce que les hommes ont voulu fuir en créant des sociétés et du pouvoir. L’état de nature n’est donc pas un état antérieur, mais un point de référence fictif, sans socialité. Et aussi pour Rousseau sans propriété :

« Il est impossible d’imaginer pourquoi, dans cet état primitif, un homme aurait besoin d’un autre homme(…)mais dés l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre, dès qu’on s’aperçut qu’il  était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

 Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : Ceci est à moi et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ! »

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

R.V.