Les Chorégies d'Orange, avec ou sans censure ?

Quel prix politique pour les Chorégies ?

Les Chorégies d'Orange, avec ou sans censure ? - Zibeline

Au bord de la faillite depuis des années, en difficulté depuis que Jacques Bompard, maire d’extrême droite, dirige la ville, les Chorégies d’Orange étaient en mars 2018 au bord de la cessation de paiement.

Un financement public exceptionnel s’apprête à sauver cette institution qui fêtera l’an prochain ses 150 ans d’existence, la consacrant plus ancien festival d’Europe. Une solution qui tranche avec les décisions prises par l’État et la Région depuis 1995, c’est-à-dire l’élection de Jacques Bompard, alors Front national, à la tête de la Ville.

Au chevet des Chorégies d’Orange

Les représentants de l’État et les élus des collectivités territoriales étaient rassemblés le 12 avril à Avignon, pour une improbable union de personnalités. Renaud Muselier, président de la région Paca (LR), Maurice Chabert, président du conseil départemental de Vaucluse (LR), Michel Bissière (LR), vice-président de la Commission culture de la région Paca et actuellement président des Chorégies d’Orange, Marc Ceccaldi, directeur régional des Affaires Culturelles, John Benmussa, Sous-préfet, et Jean-Louis Grinda, directeur depuis 2017 des Chorégies d’Orange, partageaient la table et la parole avec Jacques Bompard, maire d’Orange. Le constat était identique pour tous : « On n’a pas le droit de laisser tomber un tel monument ». Renaud Muselier développait les termes de ce sauvetage, après avoir insisté sur la place essentielle de la culture dans notre région, avec ses sites classés, ses nombreux festivals, ses acteurs culturels, ses écoles supérieures… « La culture n’est pas seulement dans notre ADN, c’est aussi 5% de notre PIB ». Il redéfinissait aussi le rôle du politique dans la vie culturelle : « Ce n’est pas au politique de dire ce qui est beau ou laid, mais il doit soutenir la culture, et le caractère sacré de la liberté de création ». Nécessité donc d’assurer « la continuité de ce fleuron culturel de notre région », l’année même où la Région a sacrifié Babel Med, symbole d’une culture ouverte sur le monde, la jeunesse et l’autre rive ?

Quelle liberté de création ?

On se souvient des Chorégies d’Orange avant 1995. De ses concerts au jardin, de ses risques artistiques, de ses créations. On sait que, depuis, elles ont été malmenées périodiquement par la Ville, lâchées partiellement par l’État et la Région qui n’ont pas su prendre la décision de cesser de les cofinancer avec une municipalité d’extrême-droite, ou de maintenir leurs financements pour en faire un lieu de résistance culturelle. Les Chorégies sont donc dans l’obligation de faire des recettes, financées à 80% par les billets vendus, et donc programmant année après année Verdi, Bizet et Verdi, dans des productions consensuelles passant à la télé. Les directeurs font ce qu’ils peuvent, et il fallait, c’est certain, sortir les Chorégies de cet appauvrissement artistique par une refonte de son financement public. Mais s’asseoir à la table de Jacques Bompard et lui laisser la parole sur le sens de l’engagement public, vraiment ? Faut-il rappeler que ce maire, qui qualifie la dynastie Le Pen de modérée, a interdit les drapeaux étrangers lors des mariages dans sa commune, qu’il a demandé pardon « pour les enfants qui ne naîtront pas » lors de débats parlementaires sur l’avortement en 2014, qu’il demande d’« entraver » ceux qui pratiquent l’avortement, qui a par analogie assimilé le mariage homosexuel à un inceste, une union polygame ou pédophile, qu’il refuse comme sa femme maire de Bollène de les célébrer en sa mairie ? Quelle culture peut-on défendre avec lui, qui sous-finance sa médiathèque, déplorait en 1995 la « culture cosmopolite » des Chorégies, et dont le fils, Yann Bompard, conseiller départemental de Vaucluse, a mené la fronde contre les subventions allouées au Festival d’Avignon qui « aborde le thème du transgenre » et proposait de les orienter plutôt vers les Chorégies de son père ?

Ce qui est sain selon Bompard

Népotisme et appel à la censure n’empêchent pas le maire de donner, devant des représentants de l’État et des collectivités, des leçons de morale  : « Les Chorégies d’Orange ne sont pas orangeoises, mais internationales. Depuis trois/quatre ans, elles ont connu un « petit tangage », mais ont trouvé un équilibre grâce à Jean-Louis Grinda, si l’on ne compte pas la dette. Il est sain que les financeurs prennent la direction des choses, mais pas sain que l’argent public soit géré par des structures privées. » Sain ? On ne peut que se souvenir des éclats qui ont conduit à la démission du directeur des Chorégies, Raymond Duffaut, en 2016, sur fond de conflit avec le maire qui voulait placer son adjointe à la présidence du festival lyrique. D’ailleurs les banques refusaient l’emprunt souhaité afin de combler un déficit cumulé qui s’élève à 1,5 millions d’euros, et il n’est pas du tout certain que les Amis des Chorégies, association qui administre le Festival et reste majoritairement affiliée à Jacques Bompard, accepte la liquidation au profit d’une société où elle ne sera plus majoritaire.

Car Renaud Muselier annonce la création d’une SPL, Société Publique Locale, pour remplacer l’association loi 1901 qui gère le festival. Même si l’association n’a pas (encore ?) prononcé la liquidation. « Cette SPL fera une offre de reprise qui garantira la conservation des emplois (cinq temps pleins), des contrats, de la marque et l’apurement des dettes ». À quelle hauteur ? Le Sous-préfet précisait la répartition des comptes : « La SPL sera dirigée par la Région, et son financement sera à hauteur de 51%, celui de la ville d’Orange de 33% et celui du conseil départemental de 16%. Le partenariat des collectivités sauve les Chorégies. L’État n’apparaît pas dans la SPL, mais maintient son aide, 450 000€ cette année, et salue le volontarisme et l’ingénierie territoriale mise en œuvre. » Il s’agit « d’une opération particulièrement délicate pour les deniers publics » fait remarquer Renaud Muselier, qui en appelle à une augmentation de la participation de l’État, « les diminutions de moyens sont conséquentes : alors que nous avons des compétences différentes avec la loi NoTRE, nous participons lourdement au financement des Chorégies,  nous ne sommes pas un tiroir-caisse ».

L’avenir des Chorégies, et d’Orange

La programmation 2018 (20 juin au 4 août) est donc préservée, aucun spectacle n’est supprimé. Mais la réflexion pour le futur est loin d’être achevée : les Chorégies font partie d’une procédure de classement au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, et dans le cadre de la Conférence Permanente des Arts et de la Culture, Renaud Muselier a « décidé de créer un groupe de travail, autour de Dominique Bluzet et de Monsieur Grinda, pour réfléchir à l’avenir du modèle des Chorégies ». Avec une volonté forte d’amener la jeunesse à la culture, et la création d’un dispositif qui existe déjà sur les autres grands festivals, dispositifs pédagogiques et places offertes. Avec ou sans censure implicite ? L’an denier, les collégiens cosmopolites réunis pour Pop the Opera chantaient en français, anglais et provençal. Pourraient-ils défendre les répertoires d’autres rives méditerranéennes ou caribéennes, dans une ville où l’on interdit les drapeaux étrangers, et où on lutte contre le mariage homosexuel et le droit à l’avortement ?

MARYVONNE COLOMBANI et AGNÈS FRESCHEL
Avril 2018

La conférence « Quel avenir pour les chorégies ? » a été donnée le 12 avril à l’Hôtel du Département, Avignon.

Photo : c Jean-Pierre Garufi