Un désengagement culturel se profile dans la Cité des Papes... et la révolte gronde

Quel avenir pour la culture à Avignon ?

Un désengagement culturel se profile dans la Cité des Papes... et la révolte gronde - Zibeline

A l’heure des baisses de dotations de l’état, un désengagement culturel se profile dans la Cité des Papes… pourtant fondamentalement culturelle ! Pour quel dénouement final ?

Ça ressemble à une pièce de théâtre, avec acteurs émérites et procédés spectaculaires. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une farce : depuis une première baisse en 2015 des subventions de la Ville aux associations culturelles (de 8 à 15 %), par mesure d’économie, l’inquiétude et l’abattement gagnent Avignon. Cette année encore, la Maire Cécile Helle qui demande à tous « un effort de solidarité », a réduit pour certains ses aides, lançant parallèlement un nouvel appel à projets pour les associations culturelles émergentes non conventionnées (à hauteur de 5 000€ maximum chacune, pour une enveloppe globale de 80 000€), afin de « remplacer le système de subvention de fonctionnement en cours ». Sans adjointe à la culture (ndlr. Catherine Bugeon a démissionné fin 2015 et ne sera vraisemblablement pas remplacée), chacun s’interroge sur la politique culturelle menée par la Ville. Trois structures de référence, plus vraiment émergentes, s’inquiètent et alertent.

École d’art : Une désorganisation organisée 

À l’École supérieure d’art, les 122 étudiants et 14 enseignants se mobilisent depuis début avril pour alerter sur la précarité, si ce n’est la mort annoncée, de leur EPCC*, favorisée par la gestion jugée « incompétente et autoritaire » de la nouvelle direction. Nommée depuis 2 ans, Dominique Boulard aurait pris, selon l’équipe et les élèves, des décisions « indignes » ayant fragilisé l’établissement ; la validation du conseil d’administration d’ajourner le concours d’entrée en 1ère année face à la réduction budgétaire (160 000 € sur 2 ans) a mis le feu aux poudres : « Si on arrête de recruter de nouveaux étudiants, comment continuer ? ».

Constitué pour pallier l’absence de la directrice en arrêt maladie depuis plus d’un mois, un comité de pilotage réclame sa démission (« dossier à charge » à l’appui), une mise à plat du budget, la réouverture du concours en L1 et une réaffectation de la subvention. Mais la récente réponse de la vice-présidente du CA demandant de réintégrer la direction, sans répondre à aucune des revendications, sous peine de ne pouvoir valider diplômes et salaires (un « chantage honteux » selon le personnel), vient assombrir l’horizon. Car, pour tous, la « logique de fermeture » serait en place depuis le recrutement de Dominique Boulard. « Aujourd’hui certaines matières ne sont plus enseignées par manque d’intervenants. Je ne peux pas laisser croire à mes étudiants qu’il y a ici une formation digne de ce nom. Notre spécificité de double cursus (ndlr, conservation/restauration) n’a plus de sens ! » s’indigne Marc Maire, enseignant depuis 21 ans, qui a vu pour la première fois trois élèves partir en cours de cursus !

La fermeture de l’École semble inéluctable, accélérée par cette baisse de financement et d’inscriptions -sans parler d’un projet d’établissement en berne, de vacances scolaires hors zone, d’un emploi du temps « délirant » et d’un cursus « amputé de sa substance » avec certains étudiants doctorants qui remplacent bénévolement les intervenants. Un cercle vicieux que le Ministère de la Culture est en train d’analyser suite à une inspection diligentée le 29 mars. Ce qu’a confirmé Cécile Helle dans un communiqué du 22 avril, réaffirmant un soutien financier (1 548 912 €, soit 85% du budget global) « qui marque le choix délibéré de la Ville de continuer à accompagner pleinement l’Ecole d’art d’Avignon alors que le contexte budgétaire dû aux baisses de l’Etat contraint les collectivités à repenser leurs politiques d’aides publiques, conduisant même, comme c’est actuellement le cas à Perpignan, à la fermeture pure et simple des établissements… », soufflant qu’elle était « toujours en attente de la présentation par la Direction d’un projet d’établissement ».

Déception et inquiétude minent les étudiants qui ont intégré cette école avec le projet de travailler sur les collections des musées de France : ils se retrouvent dans un établissement au bord du gouffre. Rappelons qu’après la suspension polémique du directeur Jean-Marc Ferrari il y a 4 ans, l’École s’était vue reléguée en périphérie de la ville, dans un établissement non approprié et, comble du cynisme, à côté du crématorium, après que la collection Lambert a récupéré ses locaux pour une extension (au demeurant très réussie). Les rêves d’une construction mitoyenne à la FabricA sont bien loin…

Estrosi « au secours » du Festival In

À La FabricA, la Région invitait la presse le 27 avril à une « réunion d’urgence » entre Christian Estrosi, président de la Région PACA et Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon dont le budget prévisionnel (13 M d’€) a vu multiplié « ses coûts de sécurisation liés au prolongement de l’état d’urgence ». Christian Estrosi a réaffirmé que « la culture était une priorité régionale » et annoncé une subvention à la hausse de 50 000 € (soit 630 000 € de la Région), sans réitérer la déclaration maladroite de « se substituer à la Mairie », que Cécile Helle avait fortement dénoncée dans un communiqué, rappelant que c’était le Grand Avignon (LR) qui baissait de 49 000 € sa subvention au Festival : la Ville maintient son aide de 931 000€, plus 75 000€ d’investissement et des mises à disposition de 788 000€. Le président du Conseil Régional a ainsi finement évité d’alimenter la polémique affirmant même, un peu vite, avoir invité la Maire à la réunion… ce que Cécile Helle a démenti en conseil municipal, dès le lendemain. Un vrai vaudeville !

Refusant qu’on lui « tresse une couronne de lauriers » pour cette aide supplémentaire, Christian Estrosi a avoué avoir été « un peu tiré par la manche » le président du Grand Avignon Jean-Marc Roubaud, pour une petite rallonge de 30 000 €. Fort de ses 80 000 €, Olivier Py un peu sonné par cette dramaturgie forcée, a précisé que c’était « toujours mieux », mais que le Festival restait « sous-subventionné si on imagine qu’il doit être un moteur actif de cette Région et mener de l’action sociale sur le plan local ».

Tous savent qu’un Festival d’Avignon réussi (In et Off confondus) a des retentissements importants sur la saison touristique et économique.

Scènes d’Avignon : le Chêne Noir voit rouge

Face à la 2e baisse de subventions municipales auprès de 3 des 5 Scènes permanentes, Gérard Gélas, directeur du Chêne Noir, théâtre le plus impacté, convoquait à son tour la presse le 28 avril, outré par « l’inégalité des diminutions » non appliquées aux Théâtres des Halles et des Carmes « par souci de solidarité et de justice ». Ce que Cécile Helle a confirmé par communiqué dès le lendemain, assumant ses choix, qui redéploient des moyens reconduits envers les mêmes depuis des dizaines d’années, et rectifiant les chiffres : le Chêne reçoit 204 750€ de la Ville pour 2016, sur un budget global de 548 000 €. Gérard Gélas a rétorqué, à son tour, par communiqué. A n’en plus finir…

Avec le franc parler qu’on lui connaît, le metteur en scène, « en total désaccord avec la politique culturelle de la Ville » et dénonçant « un pouvoir municipal replié sur lui-même », entendait « exprimer le malaise général du tissu culturel avignonnais ». « En 2 ans, nous avons subi 23% de baisses cumulées, soit 97 000€. C’est colossal ! Ce n’est pas de l’argent qui va dans ma poche ni dans mes créations ! 7 salariés travaillent ici », auquel on peut ajouter des intermittents, plus de 300 levers de rideaux par an, l’éducation artistique… et une « redistribution des subventions qui servent à diminuer le prix des places ».

« Il se met en place ici une politique socio-culturelle qui chasse les artistes… On espère ne pas être KO debout en 2017, pour les 50 ans du Chêne ». En attendant, un comité de soutien s’est créé, l’ancien rideau de scène découpé en petits morceaux sera vendu Place de l’horloge en juin. Des idées, les artistes en ont toujours !

DELPHINE MICHELANGELI
Mai 2016

*1 établissement public de coopération culturelle autonome. Une pétition est en cours contre la fermeture de l’Ecole d’art (voir le blog des étudiants en lutte)

*2 Contacté, le directeur des affaires culturelles de la Ville, Michel Galvane, n’a pas répondu à nos demandes d’entretien, pour expliquer les mesures et orientations prises par la Ville

Photo : Avignon, mai 2016 © Delphine Michelangeli