Bilan de la 67e édition du Festival d’Avignon

Que danse le Festival…

• 5 juillet 2013⇒26 juillet 2013 •
Bilan de la 67e édition du Festival d’Avignon - Zibeline

Le Festival d’Avignon s’achève avec une fréquentation record (128 000 billets soit 95 %), une émouvante et digne sortie de terrain pour ses codirecteurs qui assoient un bilan décennal constructif si l’on considère la transformation en profondeur du paysage théâtral, alliant radicalité artistique, engagement politique, rayonnement à l’international et adhésion d’un public qui n’hésite plus à penser tout haut. Et, clou du spectacle, l’ambitieuse et historique FabricA, solide et essentielle aux artistes d’Olivier Py (et aux avignonnais ?) qui devra pérenniser le fonctionnement de cette «fabrique à spectacles», poursuivre ce que le futur directeur qualifie lui-même de graal de tout directeur de festival et… harmoniser les relations entre le In et le Off, qui orphelin après l’arrêt de la 67e édition ce 26 juillet, tentera de maintenir la tête hors de l’eau jusqu’au 31. Une édition prolixe, pas toujours convaincante mais extrêmement vivante.

Du plein avec le vide

Attendu au tournant (le dernier spectacle du Vivarium Studio Big Bang présenté en 2010, n’avait pas enthousiasmé), Philippe Quesne qui maîtrise pourtant à merveille la poésie de l’ordinaire et la mise en place d’univers plastiques extraordinaires, a prouvé qu’à trop vouloir faire du plein avec le vide le public restait à flotter dans un marécage de pensées en déroute. Dans Swamp Club, qui marque les 10 ans de sa communauté artistique, on assiste d’abord intrigués puis abasourdis par la lenteur du procédé en place, brumeux et insuffisant : la vie au ralenti forcé d’un centre d’art indéfini menacé par un projet urbain. Autour d’un marécage factice, de hérons en toc, d’un préfabriqué de plastique et d’une grotte d’où s’échappe une taupe géante (!), se déroule le programme d’une journée type suivie par des visiteurs étrangers -artistes qui ne semblent plus avoir grand chose à dire ou nouveaux adeptes d’une secte à capuche ?-, venus visiblement chercher la tranquillité -les dialogues ne les dérangeront pas- au rythme d’un quatuor à cordes, dont les violons semblent peu accordés. Une éventuelle vision mélancolique de l’Arche de Noé, creuse et vaine, où des rescapés d’un ancien monde en mouvements préservent la nature mais pas l’humain de l’ennui.

Les remparts de la danse

Durant 10 ans, la danse a été l’un des axes forts de programmation de Hortense Archambault et Vincent Baudriller, redonnant sa place au «parent pauvre des politiques en matière de création», comme le rappelait Aurélie Filippetti en conférence de presse le 19 juillet. Et cette dernière partie de Festival a mis à l’honneur des créateurs en recherche, radicaux, passionnants, parfois difficiles à cerner mais toujours en quête.

Dans Au-delà, le chorégraphe congolais DeLaVallet Bidiefono (d’une beauté dionysiaque) a enchanté le cloître des Célestins. Une danse libre, à l’énergie communicative, rejointe par deux musiciens donneurs de transe et un comédien chanteur inoubliable dont la voix venue des profondeurs résonnera longtemps sous les arcades du cloître. Dieudonné Niangouna signait les textes de cette partition autour de la mort, avec des danseurs «guerriers» qui se battent en permanence dans leur pays pour se faire entendre et qui ont déposé, dans une liesse de vie bienfaitrice, leurs images de violence et de guerre, de veillées et de deuil, offrant des scènes hallucinantes de combat ou de charnier. Quelques fleurs jonchant le sol pour magnifier le point d’orgue entre les vivants et les esprits, et ces visages de bonheur, éblouissants, au-delà de la mort.

À la Cour d’honneur, si la réception du public fut inégale voire démesurée (un bon signe ?) jusqu’à qualifier «d’insultante» l’hermétisme de la proposition d’Anne Teresa de Keersmaeker et Boris Charmatz, Partita 2 est assurément une œuvre complexe et difficile d’accès, pourtant lumineuse. Accompagnée par Amandine Beyer, l’architecture de la partita de Bach est déroulée trois fois : dans le noir avec l’unique et sublime violon, puis par les deux danseurs a capella dans une course folle aux gestes brisés voire sportifs, pas toujours en phase ni explicites, rythmée par une porte de lumière circulant sur les façades. Le trio réuni au final nous aura ouverts d’autres portes, pas celle de l’enfer qui justifierait cette colère de spectateurs outrés (de n’avoir pas été comblés ?), mais celle d’une écriture chorégraphique qui cherche, se renouvelle, se plante et résiste parfois mais vivante.

Car c’est aussi le risque d’une création nouvelle que ce Festival met au monde. Notamment avec cette Bataille, conçue par Pierre Rigal pour les Sujets à Vifs de la SACD, réunissant Hassan Razak et Pierre Cartonnet. Un étonnant combat (de coqs ?) perdu d’avance, violent sans aucun doute, très millimétré, qui laisse apparaître deux interprètes singuliers et complémentaires (l’un vient du step, l’autre du cirque), drôles, techniques, performatifs. Deux «gamins» qui refusent d’être sur la touche et jouent à se faire mal. Ça castagne, ça saigne, ça dérape et ça fait semblant, pour finir par lâcher prise dans un équilibre de coups parfait.

Tête chercheuse

Discrète au milieu de cette édition dense, Sandra Iché est une artiste singulière à retenir. Historienne, fondatrice d’une revue artistique et philosophique, danseuse (formée chez De Keersmaeker puis interprète pour Maguy Marin), une tête chercheuse (et bien faite) qui met en lien histoire, formes et fictions. Dans Wagons libres, elle met son sujet de mémoire sur le devant de la scène, le Liban, et reprend son enquête sur le magazine L’Orient-Express presque 10 ans après l’assassinat de son fondateur Samir Kassir, avec toutefois un brin de recul insuffisant pour éviter le piège de la conférence fourre-tout. Et pourtant, entre témoignages d’anticipation, analyse journaliste, honnêteté intellectuelle, petits montages photographiques et autres suspensions poétiques, la jeune artiste seule-en-scène dévoile une réalité politique et dresse le portrait en creux de l’échec d’un projet moderne. Elle présentera sa pièce inclassable, pas révolutionnaire mais séduisante, à la Villa Méditerranée (du 19 au 21 septembre).

DELPHINE MICHELANGELI
Juillet 2013

Photo : Swam-Club-Philippe-Quesne-Vivarium-studio-cChristophe-Raynaud-de-Lage-Festival-dAvignon

La 67e édition du Festival d’Avignon a eu lieu du 5 au 26 juillet

 


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