Public ou privé ? l’autre exception culturelle

 - Zibeline

Grève à Radio France, à France 3 région, révélations sur le salaire des acteurs, le coût du cinéma… la sphère audiovisuelle est en surchauffe !

Visiblement, son fonctionnement pose problème. C’est qu’il existe en France un financement assez complexe et étonnant de ce qu’Adorno avait nommé les industries culturelles. Terme plutôt négatif pour lui, qui désignait la reproduction industrielle de la culture populaire par l’enregistrement. Qu’il opposait à la création, dans son caractère unique.

Le terme d’industrie culturelle ne possède pas forcément cette connotation négative et le livre, le CD, le DVD, le cinéma, les industries multimédia et numérique, la presse, l’audiovisuel relèvent de ce champ de la reproduction massive d’un objet culturel.

Le problème est qu’en France tous ces champs-là ont des financements semi publics : les entreprises privées bénéficient parfois de subventions directes importantes (la presse par exemple), de système de redistribution des recettes (le CNC pour le cinéma), d’avantages fiscaux (TVA réduite sur le livre, super réduite pour la presse payante…). À l’inverse l’audiovisuel public, financé par l’impôt, sous-traite avec des boîtes de production privées…

Cette aide publique aux industries culturelles a des raisons : une démocratie a besoin d’une presse et de médias pluralistes, et d’un cinéma, d’une industrie phonographique, numérique, d’une chaine du livre, développés et diversifiés. Ceci étant dit, on peut se demander pourquoi l’argent public est dispensé sans qu’on juge nécessaire d’établir des critères de qualité !

Ainsi les aides directes à la presse ont financé à hauteur de 20 millions d’€ en 2011 Télé 7 jours, Télé Z, Télé Loisirs, Télé Star et Télé Câble Star. On peut s’interroger sur les 10 millions d’€ donnés à Télérama, les 17 millions au Monde, mais ceux-là au moins obéissent à certains critères de qualité… Le ministère de la Culture et de la Communication exige des compagnies de spectacle vivant, des établissement qu’il subventionne, des comptes précis sur leur qualité artistique ; mais il donne sans contrepartie des centaines de millions aux entreprises de presse privées, et à des chaines de télé qui produisent des talk show, des émissions et des fictions désespérément médiocres.

Le cinéma quant à lui est peu aidé directement par l’État. Mais la Région Paca aide au tournage tous ceux qu’elle peut attirer dans ses paysages… et le système de redistribution qui devrait financer le cinéma d’auteur, de création, profite de fait à quelques (gros) acteurs et producteurs, qui bénéficient également des préachats des télévisions… publiques !

Sous peu, le régime des intermittents va être remis sur la table… et les vertueux artistes de nos scènes vont encore pâtir des abus des radios et chaines publiques, qui emploient des intermittents qu’elles devraient salarier, et du cinéma, qui met à bas l’image des artistes. Comment l’opinion publique pourrait-elle comprendre, après l’affaire Depardieu, que ce milieu est généralement pauvre et soucieux du bien public ?

AGNES FRESCHEL
Janvier 2013

 

La télé crie famine

Le 18 décembre, les salariés de France 3 Provence Alpes écrivaient une lettre ouverte aux téléspectateurs pour déplorer la mise en danger de cette «chaîne des régions». En cause, la baisse des financements publics (l’État restreint sa dotation en faveur de France Télévisions : 2 453,3 millions en 2013, soit un recul de 3 %), et la perte de revenus publicitaires, qui entraînent des restrictions budgétaires mal placées. Pour Robert Papin, syndiqué CGT, «le président Rémy Pflimlin réduit à tous les niveaux : les formations sont suspendues depuis la rentrée, les équipes de techniciens vidéos et vidéothécaires passent de 4 à 3 personnes, les départs à la retraite ne sont pas remplacés.» Selon lui, il y a certes des économies à réaliser, mais pas de cette façon, qui surcharge de travail les uns et précarise les autres, alors que la direction continue d’embaucher des cadres parisiens au salaire très onéreux. Même son de cloche chez Virginie Dubois, journaliste, pour qui il devient difficile de couvrir correctement l’actualité en région lorsqu’on n’est pas assez nombreux pour le territoire.

Sandrine Bort est scripte, elle déplore quant à elle le recours systématique à l’externalisation, et la difficile situation des intermittents, qui sont les premiers touchés. «Nous avons le savoir-faire humain et technique, mais les émissions régionales sont supprimées les unes après les autres, et se font avec de moins en moins de techniciens.»

Conséquence de ces choix effectués par la direction, c’est la mission de service public de France 3 qui pâtit des restrictions : moins de proximité, moins de reportages fouillés, moins de production de qualité. Robert Papin ne mâche pas ses mots : «L’actuel directeur a été nommé par Nicolas Sarkozy. On y verra plus clair lorsqu’il sera parti, et il faudrait donner au nouveau pour mission de renforcer l’identité régionale.» Pour lui, pas besoin d’être dispendieux, «mais quand on est dans la course à l’audience, on ne peut plus faire de service public».

Vu de l’extérieur, on s’interroge : si la masse salariale de l’audiovisuel public n’est pas énorme rapportée à son budget global qui est considérable, où va l’argent ? Certains salariés de France 3 ont l’impression «d’être les vaches à lait du secteur privé», parce que «sur 3 milliards, près de 500 millions partent soutenir les boîtes de production».

On observe donc la télévision publique s’enliser… Après tout, au terme d’un processus de lavage de la pensée, on peut toujours espérer un sursaut chez le téléspectateur, las de payer sa redevance pour des shows bas-du-front. Qui sait ce qu’il adviendrait s’il se mettait à son tour en grève ?

GAËLLE CLOAREC
Janvier 2013