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Mise en concurrence culturelle des territoires provençaux ? Le privé est sur les rangs

Provence, destination concurrence !

Mise en concurrence culturelle des territoires provençaux ? Le privé est sur les rangs - Zibeline

Arles contre Avignon, Aix contre Marseille, l’heure serait-elle à la mise en concurrence culturelle des territoires provençaux ? Partout le privé est sur les rangs…

Dans un « Arles-Avignon, le défi culturel » paru dans Le Monde le 16 février, Laurent Carpentier présente Arles et Avignon comme des « sœurs rivales ». Il parle de la « marque Avignon », comme s’il s’agissait d’un produit et non du lieu de vie de 85 000 habitants. Et de « Arles la branchée », qui se réjouit de voir des stars s’installer -Edouard Baer, Benjamin Millepied- au côté des 52 000 autochtones.

Constatant la pauvreté commune des deux villes, toutes deux largement en-dessous du revenu médian, il répertorie les manifestations culturelles contribuant à leur dynamisme. Pourtant il ne cite que les investissements privés pour l’art contemporain et les deux grands festivals d’été, sans mentionner la principale source d’attractivité culturelle de ces deux villes, sœurs jumelles plus que rivales : leur inaliénable patrimoine. Le Palais des Papes et le Pont d’Avignon comptabilisent plus d’1 million de visiteurs  par an, tandis que le patrimoine bâti arlésien, antique et médiéval, en attire quelque 380 000.

Quant aux Rencontres d’Arles et aux Suds (respectivement 100 000 et 50 000 entrées) ou même aux Festivals d’Avignon, In et Off (respectivement 150 000 et 700 000 entrées), ils n’existeraient pas dans ces villes sans leur exceptionnel patrimoine, qui leur sert d’écrin. De même les musées d’art contemporain : la Collection Lambert à Avignon, et la Fondation Van Gogh à Arles connaissent des pics de fréquentation très importants durant les festivals, alors que les monuments du patrimoine attirent presque toute l’année.

Attractivité culturelle

Il ne s’agit donc pas, pour la puissance publique à Arles ou Avignon, de favoriser la branchitude ou de jouer la concurrence entre cités voisines. Il s’agit, pour chacune, d’exister comme ville et de laisser place aux habitants. Pour cela les deux cités rhodaniennes doivent gérer au mieux le lien avec leur passé de capitale antique ou médiévale, et leur coûteux entretien ; leur présent métamorphosé en été par l’afflux festivalier, et leur sécurité dispendieuse ; et l’attrait des investisseurs privés qui n’ont pas de mission de service public mais peuvent financer la culture, en faisant fructifier un capital culturel exceptionnel par intérêt ou philanthropie.

L’équilibre entre l’intérêt économique et culturel des citoyens est donc instable. De plus les maires d’Avignon (socialiste) et Arles (communiste) ont une relation fragile avec leur majorité d’alliance, et un lien complexe avec les collectivités de droite qui les régissent (Région, Départements 13 et 84, Grand Avignon) sous la menace permanente d’un prochain basculement vers le FN, qui gouverne bien des communes voisines : Arles et Avignon n’ont rien à gagner à une rivalité instaurée artificiellement entre elles. Et elles n’ont aucun lien administratif analogue à celui qui oppose Marseille et Aix.

Il s’agit aujourd’hui pour elles de mettre en œuvre des politiques publiques de la culture, d’analyser les pratiques culturelles des habitants, et surtout de clarifier la relation avec les investisseurs privés qui, par nature, ne travaillent pas pour le bien public.

Avignon, Sainte-Anne, Lambert, le Off et les autres

Dans la Cité Papale on a l’habitude plus qu’ailleurs de profiter grassement de la dépense culturelle des citoyens et des artistes : c’est le seul endroit de France où le théâtre est une activité rentable !

Le Off, magnifique preuve annuelle de l’amour des français pour le théâtre, est une source intarissable de revenus pour les commerçants, hôteliers et restaurateurs, mais surtout pour les propriétaires de salles. Le créneau de deux heures se loue entre 12 000 et 25 000 euros, chaque salle en enchaîne 7 ou 8 dans la journée, et certains « théâtres » ont plusieurs salles. Ainsi le Collège de la Salle en a 7, et alignait plus de 55 créneaux cet été. On peut donc imaginer que cette « école chrétienne de premier plan » parvient à des recettes estivales avoisinant le million d’euros…

Mais certains théâtres permanents ne sont pas en reste : le Théâtre de l’Oulle loue ses 7 créneaux 18 000 euros minimum. Laurent Rochut, son directeur, ouvrira un nouveau théâtre dès 2018 (la salle Tomasi qui était mise en vente pour 270 000 euros par Grand Avignon) et un autre en 2019 (le théâtre des Gémeaux lui aussi intra muros). Le directeur-gestionnaire, qui se félicite de ne pas demander de subventions, n’en a effectivement pas besoin ! Pourtant, contrairement aux nombreux propriétaires maquignons du Off, il se fixe des missions qui relèvent du service public : accueil de création, (petite) programmation à l’année, créneaux réservés aux compagnies régionales…

Le privé au service du bien public

C’est toute l’ambiguïté des relations public/privé dans la culture : certains loueurs de salle choisissent le plus rentable, d’autres ont un projet artistique… D’autres sont même philanthropes, et à l’heure où la puissance publique demande souvent aux opérateurs culturels des résultats en termes de « recettes propres », la donation d’Yvon Lambert à l’État apparaît comme un geste d’une incroyable générosité. Sa Collection, donnée en 2012 à condition qu’elle reste à Avignon et que la Fondation annexe l’hôtel de Montfaucon occupé jusqu’alors par l’École d’Art, est estimée à près de 100 millions d’euros. L’État a payé le musée, la Ville le déménagement de l’École d’Art, et Eric Mézil, directeur de la Collection recruté par Yvon Lambert, est resté aux commandes jusqu’en 2018. Le musée magnifique, aux collections uniques et aux expositions passionnantes, mais souvent mal médiatisées, accueille moins de 35 000 visiteurs annuels les bonnes années. Des tensions permanentes régnaient entre la municipalité et un directeur au tempérament d’artiste, on reprochait à la Ville d’avoir déménagé l’École d’Art en périphérie (elle n’est qu’à une centaine de mètres des remparts…). Résultat : la nomination en février d’un nouveau directeur : Alain Lombard, ancien administrateur du musée d’Orsay qui a fait toute sa carrière dans l’administration publique, parviendra-t-il à mieux médiatiser ce trésor avignonnais ?

Récupérer les recettes culturelles

Cette relation complexe entre public et privé a amené la mairie avignonnaise à inventer des modes économiques qui déconcertent parfois les acteurs culturels : elle a récupéré, au travers de la société d’économie mixte Avignon Tourisme dont elle est l’actionnaire principal (15 millions de CA, 200 000 de bénéfice annuel) et que Cécile Helle préside, la gestion et les recettes du Palais et du Pont, confiée auparavant à Culturespace. Et la réhabilitation architecturale du centre ville, en particulier le projet de réhabilitation de la prison Sainte-Anne, semble inventer un partenariat public privé intelligent : souhaitant créer un lieu mixte (culture, travail, commerce, habitation) la mairie a lancé un appel à projet pour réhabiliter l’ancienne prison, remporté par LC2I-Marseille, qui livrera dans quelques mois des logements et un parking, des restaurants et des commerces, mais aussi une crèche, un espace de co-working, une auberge de jeunesse et… une friche culturelle de 700 m2, condition indispensable pour remporter l’appel d’offre.

Le service public

Reste que le meilleur acteur de l’intérêt général et du bien public, en matière culturelle, appartient au champ du financement public, direct ou indirect. Parce que les cahiers des charges existent et que ces acteurs culturels doivent rendre compte de leur activité, de leurs comptes, de leurs choix artistiques, de leur relation au public. Ainsi le Festival d’Avignon, le In, se réjouit de concerner les spectateurs de la région (un tiers du public), les jeunes (20% de moins de 30 ans), les employés et ouvriers (10%). Quel opérateur privé se préoccuperait de tels chiffres ?

AGNES FRESCHEL
Mars 2018

 #BalanceTonOff

Les acteurs de la vie publique ne peuvent se soustraire aux questions des journalistes et cacher leurs financements. Mais les loueurs de salle ne sont pas tenus aux mêmes obligations, et une véritable omerta règne… Nous ne connaissons leurs prix qu’à travers ce que les compagnies nous en disent !

Aussi, puisque ni les théâtres ni AF&C ne publient ces prix de location, Zibeline vous propose de balancer les abus du off (prix du créneau et conditions d’accueil). Dans les théâtres mercenaires, dans les théâtres permanents. Afin qu’on mesure comment l’argent des artistes et du public profite aux marchands du temple culturel.

Pour participer, vous trouverez sur ce lien notre questionnaire. Nous publierons en juin le résultat de notre enquête.

Investissements privés

En Provence comme à Paris les Fondations d’art contemporain se multiplient, appuyées sur des Fonds de dotation, organismes de mécénat destinés à réaliser une mission d’intérêt général. Ils ne peuvent recevoir de fonds publics mais les entreprises mécènes, et les particuliers, défiscalisent leurs dons à hauteur de 60 ou 66%, manière indirecte de financer l’initiative privée d’intérêt général. Le concept commence à faire son chemin en France, et les collectivités à travailler avec elles. Ainsi, jusqu’en janvier la Fondation Blachère (Apt) qui soutient depuis 15 ans l’art contemporain africain a exposé dans tous les musées municipaux de la ville ses Éclaireurs, Sculpteurs d’Afrique.

Le Fonds Edis, né de la volonté de Régis Roquette en 2012, a également exposé dans les musées avignonnais, par deux fois, des œuvres numériques (et poétiques !) commandées à des artistes internationaux. Le philanthrope a acquis l’ancien Grenier à Sel, renommé Ardenome, et y ouvre à partir du 31 mars sa première exposition dans les lieux. Planète laboratoire sera la première exposition monographique consacrée aux artistes HeHe (Helen Evans et Heiko Hansen) qui conçoivent des univers oniriques, déstabilisants, apocalyptiques, qui questionnent notre relation à l’environnement.

Musées d’artistes

À Arles les fondations se multiplient : la fondation Van Gogh (art contemporain), la fondation Manuel Rivera-Ortiz (photographie documentaire), la fondation Luma de Maja Hoffmann… La dernière en date (acquisition  le 2 mars) est la Fondation Lee Ufan, appuyée sur un fonds de dotation pour l’heure mystérieux, mais l’artiste coréen vient d’acquérir les 1500 m2 de l’hôtel Vernon pour y exposer une partie de ses œuvres dont il a fait donation, et y accueillir des expositions temporaires. Le projet architectural est confié à Tadao Ando, et le lieu devrait être ouvert au public en 2020.

À Aix, la belle-fille de Picasso ouvrira un nouveau musée en 2021 : elle a hérité de l’héritage de sa mère, Jacqueline Roque, dernière épouse du peintre, et possède ses dernières œuvres. La Ville vient de lui vendre l’ancien collège des Prêcheurs, soit 1500 m2 en plein centre ville, pour 11,5 millions d’euros. L’héritière ne dit pas si elle fera dation des œuvres, mais sa collection est sans nul doute une des plus importantes collections Picasso du monde et elle déclare « vouloir partager ce qu’elle a reçu »…

Investissement spéculatif

Mais à Marseille ou à Aix, les investissements dans les bâtiments à vocation culturelles ne sont pas toujours clairs. Ainsi l’Hôtel de Caumont, ancien Conservatoire d’Aix, est devenu un Centre d’art exploité par Culturespace, accueillant 300 000 visiteurs par an depuis 2015… Or Culturespace vient de le revendre 25,4 millions à Groupama, alors qu’elle l’avait acquis auprès de la Ville d’Aix pour 10 millions, et que l’État, le Conseil Régional et la Ville d’Aix avaient financé la restauration du bâtiment, monument historique, à hauteur de 780 000 euros. Culturespace affirme que le bâtiment conservera sa vocation culturelle, refusant de s’exprimer sur la plus value…

À Marseille c’est Le Silo dont le financement n’en finit pas d’être obscur. Sur les murs les logos de la Ville de Marseille, propriétaire du lieu, et de la Caisse d’Epargne, qui programme, mais en partie seulement : la Ville se réserve des soirées, mais la banque encaisse chaque année une compensation dont il n’est pas aisé de connaître le montant. La salle, mal conçue, souvent vide, semble une gabegie financière, et Jean Claude Gaudin ne parle plus de son « Olympia sur Mer  » comme en 2012…

Aix Marseille, 2000 ans d’inimitié

Ce sont elles, les sœurs ennemies de la Destination Provence. Leurs antagonismes ne cessent de les éloigner, à l’heure où le gouvernement demande à toutes les communes des Bouches-du-Rhône, y compris Arles, de rentrer à toute force dans la métropole marseillaise, puisque le département va disparaître. Les sœurs sont ennemies depuis longtemps, depuis César, depuis que le Tribunal de Grande instance, la faculté des lettres et arts, le Rectorat et la DRAC, bref tout ce qui fait qu’une ville compte de notables, sont installés dans la sous-préfecture (140 000 hab.) plutôt que dans la ville centre (850 000 hab.). Un antagonisme structurel et économique qui s’est aggravé sous les règnes de Jean-Claude Gaudin et Maryse Joissains, qui se font des coups en douce. Aix fait financer l’Arena par la Métropole, mais refuse d’entrer au financement de Marseille Provence 2018, alors même que le Pavillon Noir, la Fondation Vasarely, le Jeu de Paume et le Grand Théâtre y participent… Aix, en général, refuse de concevoir une politique culturelle territoriale avec Marseille. Il faut dire que l’état des bibliothèques et musées marseillais, la programmation de l’Odéon, théâtre municipal, de La Buzine, inexistante, la fréquentation alarmante du musée d’histoire ou du mémorial de la Marseillaise, le peu de crédit accordé à une vie culturelle associative bouillonnante et particulière, mais aujourd’hui exsangue, le peu de considération accordé à la culture par une municipalité essoufflée, mais autoritaire, ne donne pas envie de faire politique commune… C’est ainsi que Martigues la communiste et Aix LR se retrouvent à faire front commun contre une mégapole qui peut les affaiblir, comme un poids trop lourd vous entraîne dans sa chute…

Arles, une ville en mutation

Le bâtiment de Frank Gehry s’élève vers le ciel, scintillant, énorme, métamorphosant le profil de la ville antique. Surplombant, arrogant, prétentieux. La fondation Luma et Maja Hoffmann imposent leur présence et leur argent, transformant la ville. Arles est un pays paradoxal, une commune vaste incluant la Camargue, dotée d’un patrimoine inestimable mais mal mis en valeur, faute de moyens. Ses musées, celui de l’Arles Antique et Réattu, tout comme les Rencontres de la Photographie et les Suds, ou l’École supérieure de la Photographie, ont longtemps bénéficié de la générosité du Conseil Régional et Départemental, et des investissements d’État, lorsqu’ils étaient socialistes. Les changements de majorité ont dans l’ensemble entamé ces subventions culturelles, et les investissements privés, qui font grimper l’immobilier, mettent en difficulté une population plus pauvre qu’ailleurs, et jalouse de son identité provençale très locale. Cette identité, tiraillée entre provençalisme de gauche et d’extrême droite, entre biou et reine d’Arles, art contemporain et patrimoine antique, survivra-t-elle au rapprochement forcé avec la métropole, l’afflux de capitaux et d’habitants « estrangié » ?

A.F.
Mars 2018

Photos : Projet de réhabilitation de la prison Sainte-Anne -c-Fabre & Speller – Baua Architectes Urbanistes Associés et Le bâtiment de Frank Gehry, Fondation Luma -c- Claude Lorin