Le spectacle de (LA)HORDE et Rone, à Aix-en-Provence

« Une tempête artistique » et militante

• 9 février 2021⇒10 février 2021, 9 février 2021⇒10 février 2021, 9 février 2021⇒10 février 2021, 9 février 2021⇒10 février 2021 •
Le spectacle de (LA)HORDE et Rone, à Aix-en-Provence - Zibeline

Réunis pour le spectacle Room with a view, programmé à Aix, (LA)HORDE et Rone racontent leur collaboration. Entretien croisé le collectif directeur du Ballet national de Marseille et le musicien compositeur.

Interrompue par le premier confinement lors de sa présentation au Théâtre du Châtelet à Paris, Room with the view est une œuvre envoûtante. Mêlant douceur et colère, elle scelle la rencontre entre l’électro d’Erwan Castex alias Rone et l’univers chorégraphique du trio désormais marseillais composé de Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel.

Zibeline : Comment est née l’idée du spectacle Room with a view ?

Rone : Après les 200 dates de ma tournée précédente, je m’apprêtais à m’enfermer en studio pour composer un nouvel album. Puis le Théâtre du Châtelet m’a proposé de créer un spectacle sur une période de deux semaines, en me donnant carte blanche comme l’avait déjà fait la Philharmonie de Paris pour une soirée. Quand j’ai visité pour la première fois le théâtre encore en travaux, j’ai découvert un énorme plateau. Je ne me voyais pas y donner un concert tout seul. J’ai très vite pensé à (LA)HORDE dont j’adorais le travail mais qui ne dirigeait pas encore le Ballet national de Marseille (BNM). J’avais aussi envie depuis longtemps de travailler avec des danseurs. Puis il y a un alignement d’étoiles qui a propulsé le projet. Mon album serait donc la musique de ce spectacle.

(LA)HORDE : Avant tout cela, on discutait déjà pas mal avec Erwan sur Instagram. On avait aussi envie de travailler avec lui. Quand il nous a parlé du projet, c’est vite devenu une conversation collaborative, une idée collective. Nous avons échangé des références, nos problématiques en tant qu’artistes et dans le monde qu’on habite. Après notre arrivée à Marseille, on a proposé d’intégrer les danseurs du ballet, ce qui nous a permis aussi de présenter une première création, six mois après notre nomination au BNM. C’est la première fois que nous collaborons avec un compositeur en live sur scène. Cela donne une tempête artistique et une aventure très généreuse.

Room with a view parle d’effondrements et de révolte. Est-ce ce que vous inspire le monde actuel ?

(LA)HORDE : La pandémie et les confinements ont tendance à nous faire oublier que beaucoup de luttes sociales s’étaient mises en marche, que des mobilisations avaient pris forme en France et dans le monde. On a assisté à des relais de solidarité très puissants. Nous étions habités par ce contexte. Cela faisait partie de nos échanges que d’essayer de nous emparer de tout cela, dans la musique comme dans la mise en scène, pour écrire une sorte de témoignage de ces effondrements qui pouvaient être dramatiques mais aussi porteurs. On a voulu se réapproprier les traumas qui commençaient à exister pour en faire des forces, montrer comment des individualités pouvaient faire groupe.

Qu’est-ce qui vous rapproche dans vos démarches artistiques respectives ?

(LA)HORDE : Dans nos pratiques, nous sommes portés par la bienveillance, le désir de faire ensemble. Cela a été fondateur dans notre relation. Puis nous avons découvert plein de références et de goûts communs dans plusieurs domaines, de l’art contemporain au cinéma en passant par la science-fiction. Le sujet qui nous lie est l’éveil des consciences. Trouver notre position en tant qu’artistes pour transmettre un message politique clair dans un théâtre est parfois quelque chose de difficile à mettre en place sans tomber dans des écueils. On avait envie d’un militantisme qui soit à la fois fin et limpide, de se concentrer sur un sentiment viscéral et sensible, de comprendre les états du monde par les corps qui transmettent l’urgence climatique. Nous avons en commun des valeurs et l’idée qu’un monde meilleur est un monde avec plus de culture, d’éducation et de soins.

Rone : En plus de ces valeurs et références communes, nos différences nous ont rapprochés. Avant de les rencontrer, (LA)HORDE m’intriguait. J’ai appris énormément de choses à leur côté qui m’ont nourri. Chaque fois que je faisais un aller-retour au BNM, cela me remplissait. C’est une fourmilière de créativité qui procure une joie libératrice.

Vous avez également en commun des personnalités qui vous inspirent et qui jalonnent votre parcours, comme l’écrivain Alain Damasio ou la militante écologiste Greta Thunberg…

Rone : Alain Damasio est un vieil ami. On entendait déjà sa voix sur mon premier morceau. En tant que musicien instrumental, je ne fais que du son. En travaillant avec Alain, j’ai eu la sensation de donner du fond à ma musique et que celle-ci portait un peu son message. J’ai l’impression d’avoir revécu cette expérience avec (LA)HORDE en mettant ma musique au service de quelque chose qui me dépasse. Alain est d’ailleurs l’un des premiers de l’extérieur à avoir vu notre spectacle. On lui a joué au BNM et, rapidement derrière, il a écrit un texte qui nous a beaucoup touchés.

(LA)HORDE : Pendant les répétitions et les recherches avec les danseurs, nous diffusions des voix de personnalités qui nous importaient comme Judith Butler ou Greta Thunberg. Comme pour en infuser les danseurs et qu’ils deviennent des sortes de penseurs du corps. De la même manière que Rone le fait avec sa musique, nous essayons de porter ces messages par les corps. Ce qui est surréaliste, c’est qu’au même moment, Greta Thunberg a contacté Rone pour qu’un de ses morceaux accompagne une vidéo d’elle. Ces petits signaux n’ont rien avoir avec la magie, ils rendent compte que les générations au-dessous ou au-dessus qui s’inquiètent de l’état du monde se retrouvent autour de certaines valeurs, de certains sons et de certains gestes.

Quel est la signification, la portée symbolique de la carrière de marbre qui constitue le décor de la pièce ?

(LA)HORDE : On a pensé Room with a view comme un conte philosophique. Cette carrière est un outil dont la symbolique nous permet d’activer tous les discours qu’on avait envie de tenir dans ce spectacle. C’est un lieu d’exploitation de la planète. Est-ce que cette extraction est quelque chose de mauvais ou de bon ? Cela dépend de ce que ça va devenir, un produit de consommation de masse ou une œuvre de Michel-Ange. Ce dernier disait que l’acte de sculpter était de faire sortir le corps du bloc. Or le bâtiment du BNM est un énorme bloc de béton blanc et notre travail de direction consiste à reconstruire tout ça de l’intérieur de la structure pour faire œuvre. Le décor du spectacle est une manière d’en parler. Autre référence, celle aux festivals qui, dans beaucoup de pays, se déroulent dans d’anciennes carrières. C’est donc un site qui pourrait accueillir un concert d’Erwan. Enfin, c’était important d’avoir une scénographie qui puisse s’effondrer.

La période que nous traversons influence-t-elle votre travail et votre réflexion ?

Rone : On est tous abasourdis. En général, je cherche la solitude et j’adore m’isoler pour travailler sur mes albums. Le fait que cela soit imposé m’a donné au contraire l’envie de collaborer avec des chanteurs et des chanteuses pour mon prochain disque. J’y ai pris beaucoup de plaisir, même à distance. Le collectif prend d’autant plus de sens aujourd’hui.

(LA)HORDE : Nous avons la double casquette d’artistes et de direction du BNM. Bien sûr et comme toujours, ce qui se passe dans le monde et autour de nous va créer de nouvelles perspectives dans nos esprits et influer sur notre écriture. On n’est pas du tout inquiets de ce qu’on va pouvoir dire demain, on ne le sait juste pas encore parce qu’il y un temps d’analyse, de réflexion et d’ingestion. On va peut-être se poser moins de questions sur la forme esthétique et davantage sur le processus de création. Au niveau de l’institution, on a eu à cœur d’être un soutien pour les artistes et les compagnies. Plutôt que d’en accompagner trois, on en suit huit avec un renforcement du programme accueil-studio pour compléter les apports du ministère de la Culture. On a renouvelé tous les contrats avec les artistes indépendants intermittents.

Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Janvier 2021

Photo Room with a view LAHORDE ©Alice Gavin Boris Camaca

À venir

Room with a view

9 et 10 février

Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

08 2013 2013 lestheatres.net

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380 Avenue Max Juvénal
13100 Aix-en-Provence
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