Un Marivaux toujours contemporain grâce la lecture de La Dispute par la metteure en scène Agnès Régolo

Une gaité philosophiqueVu par Zibeline

• 3 novembre 2020⇒4 décembre 2020 •
Un Marivaux toujours contemporain grâce la lecture de La Dispute par la metteure en scène Agnès Régolo - Zibeline

Ne réduisons pas Marivaux au « marivaudage » ! La metteure en scène Agnès Régolo s’attache à La Dispute, pièce atypique de ce dramaturge de l’époque des Lumières, et en dégage le sens, toujours d’avant-garde, en notre début de XXIe siècle.

Zibeline : Pourquoi mettre en scène La Dispute de Marivaux aujourd’hui ?

Agnès Régolo : C’est la pièce la plus métaphysique de Marivaux, sa langue est vraiment abrupte, dans un décor qui a fui les palais et les villages qui étaient le cadre de ses intrigues. Une dimension expérimentale est inscrite dans l’histoire mais aussi dans l’écriture. Je la trouve extrêmement atypique. En fait, la pièce est fondée sur une question : qui de l’homme ou de la femme s’est révélé coupable de la première infidélité ? Et pour répondre à cette question quatre jeunes gens, deux garçons et deux filles, ont été élevés séparément en pleine nature, afin que le spectacle de leur rencontre puisse nous éclairer sur la question. Ce qui est justement très facétieux chez Marivaux c’est qu’il sape complètement ce projet de désigner un coupable ! Il nous dit qu’il n’y a pas de culpabilité et que les différences sexuelles n’induisent ni excellence ni supériorité. Il est vrai que dans le contexte actuel c’est quelque chose que j’avais envie de répéter avec lui !

Cette œuvre s’est imposée à moi avec cette idée essentielle que rien n’est tranché, que le monde est complexe. Aujourd’hui, on parle beaucoup des droits des hommes et des femmes de manière très conflictuelle alors qu’en fait on n’est pas si différents, c’est ce que Marivaux nous dit avec beaucoup de sagacité et de finesse. Il faut souligner la rareté des œuvres qui allègent les femmes du poids de la culpabilité, des complexes, des injonctions familiales ou sociétales, des stéréotypes, et c’est ce qui me ravit dans La Dispute. Les personnages féminins de cette pièce sont délicieusement sensuels, décomplexés, et je trouve que c’est très réjouissant.

Pourquoi alors une adaptation ?

La pièce est très courte. En général les metteurs en scène enrichissent le prologue. Ici, « en marge » de la représentation -mais qui en fait partie-, un extrait de L’Ours de Tchekhov fait irruption, un homme et une femme se disputent s’accusant l’un l’autre d’une déloyauté liée à leur sexe à propos d’une querelle financière. J’ai trouvé que les pièces se faisaient écho. Les deux auteurs sont humanistes et se servent de l’humour pour observer notre commerce humain avec drôlerie et sagacité.

Quant à la pièce, l’adaptation concerne le démarrage : on entre plus directement dans l’action, le focus se fait immédiatement directement sur les jeunes gens, le pari du Prince est gommé. Ce qui accentue la force de ce texte de Marivaux. Sinon, le texte reste celui de son auteur. Enlever le niveau de ceux qui commanditent cette expérience permet d’envisager cette œuvre dans son dispositif qui m’intéresse bien plus que le côté coercitif de l’expérience. L’essentiel est ce qui se joue sous nos yeux. Le lieu imaginaire et utopique que propose Marivaux est pour moi la scène de théâtre, c’est-à-dire un espace à la fois métaphorique et concret qui est le lieu d’expérimentation des possibles. Donc, lorsque le public arrive dans la salle du théâtre on décolle !

Un théâtre laboratoire…

Oui, le théâtre est ce lieu étonnant, un lieu qui réfléchit dans tous les sens du terme et qui nous fait réfléchir sur notre humaine condition. Lors de notre premier temps de répétition s’est dévoilée une terre inconnue que l’on a découverte en la travaillant ensemble, en la répétant. C’est une pièce très économe et pourtant vertigineuse de questionnements tout à fait pertinents, plutôt métaphysiques, sur la construction de l’identité. Ce qui est surprenant c’est ce contraste entre la brièveté de la pièce et sa force effective d’attraction.

Parce que l’on se situe dans une forêt des origines ?

Il s’agit plutôt d’une pleine nature. Les jeunes gens sont élevés dans un espace sauvage. Au XVIIIe, on pousse un peu les frontières, il y a tout un attrait pour l’exotisme, les origines de l’humanité, avec le mythe du « bon sauvage »… On cherche à analyser l’homme depuis ses origines fantasmées. La question de la nature n’est pas du tout naturaliste : nous nous trouvons dans cet espace un peu vierge qui correspond à l’état des jeunes gens, à la fois vierge et très civilisé. On avoue ici l’artifice, on va être immergé dans des décors, des projections, bref dans l’illusion du théâtre…

Ce théâtre n’est ni optimiste ni pessimiste, il ne travestit pas le réel ne le noircit pas et nous dit que l’apprentissage de soi est porté par un élan. Face à la cruauté de nos vies sentimentales, il y a aussi le recul, le sourire et l’élégance, et aussi un désir qui circule, une injonction à aller vers l’autre. Tous ces personnages, tous ces jeunes gens sont mus par le désir, c’est ce que nous dit aussi Marivaux. Son théâtre nous raconte le désenchantement et nous dit de continuer à « chanter », ou enchanter quelque chose et je trouve que c’est précieux. Car le désenchantement, l’acceptation de nos limites, ne doivent pas nous empêcher de construire. C’est une sorte de posture : il s’agit de cultiver une gaité philosophique, celle que l’on avait dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais et que je retrouve ici.

Le hasard est un élément moteur…

Les lumières c’est le mouvement, l’incroyable instabilité des identités, des systèmes politiques. Être fixé, c’est être à l’arrêt. Le projet de savoir quelque chose d’immuable stoppe. Le refus de l’immobilisme et du déterminisme c’est révolutionnaire. Et Marivaux nous dit tout cela, l’air de rien, sans esprit de sérieux, avec légèreté et cependant une géniale profondeur du regard.

Il parle à notre siècle avec nos problèmes identitaires, nos contradictions… Je n’aurais pas monté une autre pièce de lui. On pourrait croire qu’il s’agit d’une œuvre de jeunesse par sa concision, alors qu’il l’a écrite à cinquante-six ans, en pleine maturité. Et il nous charme sans être charmant. Il y a aussi toute une dimension musicale et de danse, tout un travail en collaboration avec Georges Appaix. La musique et la danse donnent de la chair à cette aventure que l’on traverse. La musique et le travail sur le corps constituent une grande partie de mon travail et comme la pièce est brève, cela permet de dilater le temps ; danse et musique sont complémentaire des mots.

Et tout cela en écho à notre époque si étrange…

Je suis assez perplexe quant à la période un peu spéciale que nous vivons. Par rapport au projet ça a été formidable, car nous avons conservé le soutien des tutelles, des théâtres, ce qui a été précieux ! En intermittents du spectacle nous avons heureusement bénéficié d’un « air bag » qui a permis d’éviter le crash, mais je pense qu’il y a une vraie inquiétude sur cette sortie de route que l’on a tous eue et je suis soucieuse et emplie de la crainte d’être immobilisée sur le bord de la route par la suite.

Nous avons eu la chance d’être dans la gestation de notre travail sur Marivaux au moment de la crise sanitaire. Il a été un compagnon très revigorant ! Par ailleurs notre calendrier de répétitions n’a pas été réellement impacté, mais tous nous avons été traversés par cette situation, cette solitude, et la pièce qui parle d’un élan vers les autres nous a apporté une énergie où le fond et la forme s’unissent. Renouer aujourd’hui avec le plateau est un grand plaisir, pour tous, ce drôle d’espace dans notre société, frivole et sacré où l’on peut se retrouver.

Propos recueillis par MARYVONNE COLOMBANI
septembre 2020

La Dispute

3 au 5 novembre
Jeu de Paume, Aix-en-Provence
08 2013 2013 lestheatres.net

26 novembre
L’Alpilium, Saint-Rémy-de-Provence
04 90 92 08 10 mairie-saintremydeprovence.com

30 novembre au 1er décembre
Scène 55, Mougins
04 92 92 55 67 scene55.fr

4 décembre
Théâtre du Sémaphore, Port-de-Bouc
04 42 06 39 09 theatre-semaphore-portdebouc.com

Ubu Roi

17 novembre
Salle Emilien Ventre, Rousset
4 42 29 82 53 rousset-fr.com

Photographie : Agnès Régolo © Paul Hiol

Alpilium
15 Avenue du Marechal de Lattre de Tassigny
13210 Saint-Remy-de-Provence
04 90 92 70 37
06 29 19 69 78
www.mairie-saintremydeprovence.fr

Salle Emilien Ventre
Boulevard de la Cairanne
13790 Rousset
04 42 29 00 10
http://www.rousset-fr.com/

 

Scène 55
55 Chemin de Faissole
06250 Mougins
scene55.fr

Théâtre du jeu de Paume
17, 21 rue de l’Opéra
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/

Théâtre le Sémaphore
Centre Culturel
rue Turenne
13110 Port-de-Bouc
04 42 06 39 09
www.theatre-semaphore