Tout savoir sur la 72e édition du Festival d'Avignon

Un genre très humain

• 6 juillet 2018⇒24 juillet 2018 •
Tout savoir sur la 72e édition du Festival d'Avignon - Zibeline

La 72e édition du Festival d’Avignon s’approche au plus près des individus, de leur pensée et de leur définition d’eux-mêmes.

Avignon ne se décline pas en thèmes : lorsqu’Olivier Py et Paul Rondin choisissent de programmer un spectacle ou produisent un artiste, une création, ce n’est pas parce qu’ils correspondraient à une unité thématique, une idée, un fil rouge. C’est l’intérêt et la singularité de chaque spectacle qui prime, et ce qu’il met en jeu avec le public. Pourtant dans cette édition, une ligne se dessine, nette, un profil, autour de l’identité, transgenre ou non, de l’enfance au moment où elle prend conscience, du corps dans ses mutations, de l’histoire quand elle bouleverse la vie personnelle. Le Festival ne travaille pas sur l’air d’un temps qui se questionne, mais visiblement il est en traversé.

Au fond de soi

Un fil rouge est donc la transidentité, c’est-à-dire cette possibilité nouvelle, du moins dans les proportions qu’elle revêt actuellement, de changer son genre de naissance, de corriger une dysphorie, de disposer de cette liberté absolue de se transformer en celui, en celle, que l’on veut être. Une question qui interroge bien sûr la construction culturelle de la féminité et de la virilité, et qui sera au cœur du feuilleton théâtral Mesdames, Messieurs et le reste du monde, conçue par David Bobée, directeur du Centre Dramatique National de Haute Normandie, et membre actif du collectif Décoloniser les arts. Etre Noir, être femme, être trans, que signifient ces assignations, pour soi, et dans le regard des autres ?

Saison sèche, la nouvelle création de Phia Ménard, et Trans (Més Enllà), de Didier Ruiz, par la danse et l’indiscipline pour l’une, le témoignage pour l’autre, aborderont aussi la représentation non binaire du genre, que Vanasay Khamphommala, musicien et chanteuse (Sujet à vifs) incarnera également, tandis que le cabaret de Monsieur K (Jérôme Marin) chantera plutôt le travestissement.

L’interrogation sur l’identité individuelle, l’Ipséité et le Dasein diraient les philosophes, passe aussi par des voyages archaïques. Thyeste de Sénèque, c’est-à-dire l’adultère, la vengeance fratricide, l’infanticide, mis en scène par Thomas Jolly ouvrira le Festival dans la Cour du Palais des Papes.

Tragique aussi l’Antigone de Sophocle, mise en scène par Olivier Py avec les détenus du Pontet : la voix de la jeune fille, son opposition à un pouvoir arbitraire, incarnées par un homme et travaillées dans un univers carcéral, vibrent d’une façon particulière… qui a aussi inspiré le Pur Présent à Olivier Py, une trilogie nourrie d’Eschyle et reposant sur les instants fulgurants de bascule tragique. Tragique encore, fatal, archaïque, mais passé au filtre binaire du choix classique et de la possibilité d’expiation, Iphigénie de Racine, mis en scène par Chloé Dabert.

Danse

La programmation de danse est particulièrement passionnante, sans doute parce que le corps est aussi une voix archaïque, où la conscience se fait jour. C’est Emanuel Gat qui succèdera à Thomas Joly dans la Cour, pour une Story Water où le chorégraphe, qui est aussi un compositeur forcené, répondra à Boulez, faisant dialoguer ses danseurs avec l’Ensemble Modern… On retrouvera aussi Sasha Waltz à la Fabrica, l’incroyable et si émouvant Raimund Hoghe, Rocio Molina et son flamenco qui n’en est plus (ou justement est-ce cela ?), Ali Chahrour et son travail  lyrique sur la masculinité orientale, tous les programmes des Sujets à vifs, et pour la première fois Les Hivernales qui font leur entrée dans le « In », avec Ben & Luc de Mickaël Phelippeau, et un solo de Jan Martens.

Théâtre

Quelques spectacles à ne pas manquer ? Arctique d’Anne-Cécile Vandalem, qui ose écrire, mettre en scène et jouer une histoire à rebondissements glaçants ; Ivo Van Hove bien sûr, qui dramatise et met en scène De Dingen, die Voorbijgaan (Vieilles choses et temps qui passe) un roman familial naturaliste de Louis Couperus (en néerlandais surtitré) ; la grande saga trilogie de Julien Gosselin à partir des textes du romancier américains Don DeLillo, qui cette année ne durera que 8 heures ; un Tartuffe rock et baroque en lithuanien par Oskaras Koršunovas ; Le Grand Théâtre d’Oklahoma à partir des derniers écrits de Kafka, dont se sont emparés les acteurs handicapés de la troupe Catalyse, mis en scène par Madeleine Louarn et Jean-François Auguste. Et Ahmed revient,Didier Galas reprend le personnage d’Alain Badiou, et le fait tourner, en accès libre, dans les collèges, les hôpitaux et les salles des fêtes du Grand Avignon, pour une « décentralisation des 3 kilomètres » chère à Olivier Py.

D’ici, notre ailleurs

On notera que le Festival produit et programme plusieurs artistes de la région, qui parlent justement de sa capacité d’accueil : Mickaël Phelippeau, artiste associé au Merlan, et son double portrait de Burkinabés : Gurshad Shaheman, formé à l’Erac et produit par les Bancs publics, pour un oratorio composé à partir de paroles d’exilés, Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète ; et le délicieux collectif Ildi ! Eldi qui dans OVNI(S), et dans un tout autre registre, nous parlera de notre fantasme d’extraterrestres.

Et tout le reste !

Ce sont 45 spectacles, dont 36 créations, qui sont programmés. Avec de la musique, avec Ici-Bas qui clôturera le Festival dans la Cour, sur des mélodies de Fauré interprétées par une impressionnante brochette de stars de la chanson (Dominique A, Philippe Katerine, Jeanne Added, Camille…).

Et des propositions jeune public, pour que les enfants, et leurs parents, viennent un peu au Festival (voir encadré) : Au delà de la forêt, le monde, un conte initiatique qui parle du parcours d’exilé Afghans (mise en scène Inês Barahona et Miguel Fragata) ; Léonie et Noélie, un texte étrange sur la gémellité de Nathalie Papin mis en scène par Karelle Prugnaud.

Et au festival d’Avignon on lit aussi ! On écoute le cycle de l’Adami (Ecrits d’acteurs) ou celui de RFI (ça va ça va le Monde) au Jardin de Mons, la Correspondance de Camus et Casarès, Sami Frey ou Serge Valletti au Jardin de Calvet. On s’attarde à l’exposition Jeanne Moreau une vie de Théâtre (Maison Jean Vilar, voir p 16), à la Nef des Images, au cinéma avec Arte qui propose en accès libre une passionnante Collection de films de théâtre.

Et puis, presque aussi difficile d’accès parfois que le feuilleton théâtral de l’été, où le public fait la queue puis s’agglutine, et repart bredouille pour une large part, les Ateliers de la pensée à Louis Pasteur. On y refait le monde, le théâtre, parce que l’un ne va pas sans l’autre et que le verbe, toujours, précède les créations et les genèses. Le programme est, cette année encore, passionnant.

AGNÈS FRESCHEL
Juin 2018

Festival d’Avignon
6 au 24 juillet

Le Festival en chiffres :

Budget :

Avec un budget de 12,8 millions d’euros, le Festival semble bien doté par les collectivités. Un constat à nuancer : 44% de ce budget sont des recettes propres (billetterie, productions), et 56% des subventions. Soit 7,3 millions d’euros, répartis entre l’État (4 millions, soit 31% du budget), la Ville d’Avignon (1 million, soit 8% du budget), la Communauté d’Agglomération du Grand Avignon (1 million, soit 8% du budget), la Région (800 000 euros soit 6% du budget) et le Département de Vaucluse (650 000 euros, soit 5% du budget).

En 2017 plus de 150 000 billets ont été délivrés, dont 110 000 payants, ce qui porte à 48 euros par place l’aide publique apportée au Festival. Une moyenne nettement inférieure aux établissements dramatiques nationaux (110 euros en 2014) et sans comparaison avec les dépenses pour les spectateurs d’art lyrique. Un constat qu’Olivier Py dresse chaque année, déplorant de ne pouvoir prolonger les 3 semaines du Festival de quelques jours, ou ouvrir un autre lieu, afin de délivrer les 20 000 places supplémentaires que les spectateurs réclament.

Spectateurs :

Car il n’est pas facile d’avoir des places à Avignon pour certains spectacles. Cette année encore, à l’ouverture des réservations pour les Avignonnais, certains ont dormi à la porte du Cloître Saint Louis, pour être sûrs d’avoir des places.

Le Centre Norbert Elias (Université d’Avignon) a produit une enquête précise sur le public de l’édition 2017, riche d’enseignements : il est composé de 60% de femmes, les jeunes de moins de 30 ans y sont bien représentés (19%) ainsi que les 56/65 ans (25%), alors que les 36/45 ans sont, proportionnellement, les moins représentés. Leur point commun ? ils ne sont pas (encore) parents, ou parents d’enfants adultes. Les parents d’enfants de moins de 20 ans représentent moins de 15% des festivaliers (pour 37% des Français adultes).

Si les festivaliers fidèles sont très présents (13% des 56/65 ans ont participé à plus de 25 éditions !), les primo festivaliers se retrouvent dans toutes les catégories d’âge. Les diplômés de l’enseignement supérieur sont plus nombreux que dans l’ensemble de la population, mais près de 10% des festivaliers sont ouvriers ou employés.

Quant à leur provenance géographique, elle est stable depuis des années : 10% de spectateurs internationaux, 31% de spectateurs des départements voisins (dont la moitié des Bouches-du-Rhône et de Vaucluse), entre 9 et 11% de Franciliens, entre 28 et 30% de Français d’autres départements.

Le point commun le plus notable de tous ces spectateurs ? Ils sont beaucoup plus nombreux que la moyenne des Français à avoir reçu, durant leur scolarité, un enseignement artistique, à avoir rencontré des artistes, à pratiquer un art.

L’édition 2018 :
47 spectacles, dont 8 Sujets à vif
35 créations dont 26 sont produites ou coproduites par le Festival d’Avignon
50 % de théâtre, 50% de la danse, de musique ou d’ « indiscipline »
50 d’artistes primo invités, 50% qui reviennent
50% de spectacles français, 50 % de spectacles étrangers
55% de spectacles signés par des hommes, 45% par des femmes

Photos : Saison sèche, Phia Ménard c Jean-Luc Beaujault, Tartiufas-Tarfuffe, Oskaras Korsunovas c D. Matvejev, et De Dingen die Voorbijgaan, Ivo van Hove © Jan Versweyveld


Festival d’Avignon
Cloître St-Louis
20 rue du Portail Boquier
84000 Avignon
04 90 27 66 50
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